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08.05.2012

La droite buissonnière et l'usurpation du centre

Ces élections présidentielles auront révélé le vrai visage de la droite, de l'UMP et de ses alliés : une droite qui a sacrifié ses valeurs sur l'autel des calculs politiciens, une droite désormais extrême et populiste, qui a préféré "l'école buissonnière" guidée par les sondages et les mauvais sentiments fondés sur la peur, l'ostracisme, la xénophobie. Ou du moins une droite qui a remplacé clairement les valeurs républicaines liberté-égalité-fraternité par les valeurs "travail-identité-frontières", plus proche aussi des valeurs pétainistes "travail-famille-patrie"comme l'a annoncé Nicolas Sarkozy dans ses derniers discours de campagne, désirant changer le modèle social français.

on sent bien ces tensions au sein de la droite, composée de différents courants et cherchant artificiellement à afficher l'union au sein de l'UMP, que Nicolas Sarkozy arrivait à cimenter par la menace, les chantages électoraux, la conviction qu'il fallait privilégier les chances électorales sur tout le reste. Cette union artificielle devrait semble-t-il selon Nicolas Sarkozy s'afficher jusqu'aux élections législatives de juin 2012, au risque sinon de perdre encore plus de sièges de députés du fait des nombreuses triangulaires prévisibles avec la montée du Front national, favorisant ainsi le PS. C'est entre les deux tours de ces élections législatives que la fissure de l'UMP éclatera au grand jour : la partie qui souhaitera l'alliance avec le FN face au PS et l'autre qui ne voudra pas franchir ce pas et préfèrera laisser passer le PS plutôt que faire passer des candidats du FN même contre des désistements FN pour l'UMP.

Voir aussi cet article de Rue89 "UMP : les cinq familles de l’après-sarkozysme". Après la défaite de Nicolas Sarkozy, l’heure est à la recomposition à l’UMP. De la Droite populaire aux « humanistes ».

On remarquera que les "centristes", ou plutôt les pseudo-centristes (Morin, Sauvadet, Lagarde & Co) et les Radicaux (Borloo & Co) n'apparaissent même pas dans le schéma, au profit de Raffarin et Jouanno : "A l’UMP, on ne dit plus « centristes », mais « humanistes ». En octobre, les anciens de l’UDF avaient déjà tenté de se regrouper au sein d’une association, la Droite humaniste. Une initiative soutenue par Jean-François Copé, inquiet du poids pris à l’autre bout de l’UMP par la Droite populaire. Les humanistes n’ont pas apprécié la droitisation de la campagne, mais la plupart ont préféré ne rien dire. Sauf Chantal Jouanno, qui avait osé dénoncer avant le second tour le « mirage douloureux » de la droitisation."

J'ai en effet trouvé cette "droite humaniste et modérée" bien silencieuse ! Hormis Dominique Paillé (radical proche de Borloo) et Dominique de Villepin, qui a pris ses distances avec l'UMP en 2011, qui a osé critiquer la ligne droitière populiste de Nicolas Sarkozy ?

Celui qui l'a fait de la manière la plus courageuse et la plus claire, c'est François Bayrou, qui a eu droit à un hommage appuyé de Nicolas Demorand dans Libération : "Ces mots de François Bayrou, l’un des hommes politiques les plus populaires de France, ayant jadis gouverné à droite, resteront comme ceux d’un homme d’honneur. Et d’un homme d’Etat. Combien de ses amis, qui pensent exactement la même chose, auraient dû les prononcer mais se taisent, alors qu’ils assistent depuis le premier tour à la radicalisation extrême de la droite de gouvernement ? "

Ceux qui se taisent à droite, les soi-disant gaullistes, républicains, sociaux ou humanistes, voire "centristes", devraient avoir honte de leur silence. Ils sont ces âmes habituées que Péguy jugeait pires que les âmes perverses :

Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C'est d'avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d'avoir une âme même perverse. C'est d'avoir une âme habituée. "

Dans une séquence vidéo datant de 2009, François Bayrou parlait de Sarkozy, de Hollande, de ces anciens "amis centristes", de sa vision de l'échéance 2012 et du temps de l'alternance. Il avait déjà tout dit ! C'est impressionnant.

 

 

 

 

 

François Bayrou disait en 2009 que ses anciens amis centristes seraient probablement les derniers à le rejoindre dans cette démarche de rassemblement central pour une alternance. Il n'avait sans doute pas tort. En témoigne cette déclaration de François Sauvadet :  "Je trouve que c'est du foutage de gueule", avait dit l'élu bourguignon. "Franchement, laisser les électeurs comme ça en déshérence, en leur disant choisissez qui vous voudrez, moi je choisis François Hollande en rupture totale avec ses convictions, franchement, je trouve ça pas bien." Pierre Méhaignerie, ancien garde des Sceaux, confirme que la rupture avec Bayrou est consommée : "François Hollande n'a pas dit la vérité au pays, n'a pas abordé les problèmes de fond et se trompe sur les questions de la compétitivité et de l'endettement. C'est quand même aussi lourd et même plus lourd que le reste". Par cette phrase, il avoue que les questions techniques de programme sur le retour à l'équilibre budgétaire priment sur les valeurs !

Or, ce qui a fait d'abord l'identité des centristes, depuis les démocrates chrétiens, le MRP (mouvement de centre-gauche  inspiré par les catholiques de gauche ou sociaux avec Marc Sangnier puis Emmanuel Mounier), ce sont les valeurs, la primauté des valeurs sur les questions politiciennes et techniques.

Quelles sont les valeurs  du centrisme ?  Comme le décrit ce site lecentrisme.com , ses principales valeurs sont la Liberté, le Respect, la Solidarité et la Tolérance. Son principe d’action politique est le Juste Equilibre. Sa règle comportementale est la responsabilité. Les valeurs de  la République "liberté, égalité et fraternité" et de la Démocratie, que Marc Sangnier définissait comme "l'organisation sociale qui porte à son maximum la conscience et la responsabilité des citoyens", un comportement humaniste qui fait primer  l'humain sur l'argent et sur l'Etat.

Ainsi, ceux qui se proclament encore "centristes" dans cette droite devenue extrême et populiste, usurpent l'identité du centre, car ne sont plus centristes. Comme la "gauche moderne" de Jean-Marie Bockel avait usurpé l'identité de gauche au sein de l'UMP. Comme la "droite populaire" usurpe le mot "populaire" et devrait plutôt s'appeler la droite "populiste". Si  la droite républicaine et gaulliste veut retrouver ses lettres de noblesse, elle devra se distinguer de cette droite buissonnière, populiste, rance, à l'opposé de ses valeurs.

Il est vrai qu'il est toujours délicat de parler de "valeurs", comme je le disais dans un précédent billet intitulé "La campagne présidentielle se fera-t-elle sur les valeurs ?", il faut s’interroger sur un clivage politique marqué par « les valeurs » :

"Les prétendues valeurs républicaines ne sont-elles pas elles-mêmes relatives ou à nuancer et n’est-ce pas plutôt dans l’orientation et l’interprétation que l’on donne à ces valeurs, dans leur équilibre entre elles, que l’on doit trouver le « bien commun » ?

En effet, la liberté, source de l’émancipation de l’homme, peut aussi vouloir dire » individualisme, égoïsme, primauté de soi sur l’autre, dérégulation nuisible sur le plan du commerce, d’un libre-échange incontrôlé.

De même que l’égalité, entendu comme garantie de l’égalité des chances, reconnaissance égale de la dignité de l’homme, qu’il soit fort ou faible, dans ses potentialités, peut aussi nier l’altérité à la source de la personnalité humaine, voire la notion de mérite et d’effort.

Quant à la fraternité, base de l’altruisme, de la reconnaissance de l’autre comme un frère par sentiment d’appartenance à une famille de destin, d’une communauté humaine, fondement de la solidarité entre les hommes, peut aussi a contrario signifier communautarisme, solidarité forcée ou organisée, qui peut remplacer le lien social en remplaçant la relation humaine par une forme matérielle de solidarité, par une relation au système.

On peut donc se proclamer républicain, qu’on soit de gauche, du centre ou de droite, adhérer aux mêmes valeurs proclamées, mais avec un dosage ou des priorités différentes …

Nicolas Sarkozy, dans son entretien au Figaro, avait lui-même annoncé son intention de battre campagne sur les valeurs, en vantant «  le travail, la responsabilité, l'autorité, ». En soi, ces valeurs prônées par la droite ne sont pas antagonistes avec l’humanisme prôné par François Bayrou. Ce sont plutôt les valeurs sous-jacentes, non exprimées explicitement par Nicolas Sarkozy mais implicites dans ces déclarations, que réfute François Bayrou.

D’ailleurs, François Bayrou a réagi contre les propos de Claude Guéant sur la prétendue supériorité des civilisations, à la fois en relativisant cette affirmation, rappelant que notre civilisation occidentale a généré le colonialisme, le fascisme, le matérialisme, l'individualisme, et surtout ressenti que cette affirmation avait une intention malveillante, s'attaquant indirectement mais avec évidence à l'islam et aux cultures arabes, visant à opposer les Français les uns contre les autres.

Entre les valeurs proclamées et pas forcément respectées d’un côté, et les valeurs sous-jacentes révélées par les actes ou des sous-entendus et non exprimées de l’autre, il peut y avoir un espace immense, un précipice dans lequel tombent les citoyens peu vigilants, où prospèrent la haine et le ressentiment en même temps que la bonne conscience … Cocktail explosif !"

Si on y réfléchit bien, les valeurs nous rassemblent plus que les questions techniques de programme. Ce clivage paraît bien plus lourd que celui du retour à l'équilibre budgétaire et la compétitivité des entreprises. D'ailleurs, François Bayrou, Nicolas Sarkozy et François Hollande visaient tous un retrour à l'équilibre, Bayrou en 2015 (avec des hypothèses de croissance plus réalistes) en jouant pour moitié sur les recettes fiscales et pour moitié sur les dépenses publiques en les gelant, Sarkozy en 2016 avec plus de réduction de dépenses publiques sans augmenter les impôts, Hollande en 2017 en acceptant une hausse de 1% des dépenses publiques et en augmentant les impôts. C'est finalement bien dérisoire au regard des valeurs ...

Peut-on sérieusement encore parler de "droite" en mettant dans une même famille des clans qui ont des valeurs différentes et qui ont une vision opposée du modèle de société, l'un européen et prétendument républicain et humaniste, l'autre anti-européen et xénophobe ?

L'heure de vérité a sonné et les masques doivent tomber. Laissons à la droite cette deuxième vision, celle que Sarkozy a défendue dans sa campagne, et construisons ce "vrai centre" cher à François Bayrou, ou bien ce repère euclidien droite, centre, gauche, ne signifie plus rien.

06.05.2012

Hollande peut dire merci à Bayrou !

On a eu chaud, très chaud !

51,9% estimé pour Hollande à 20 heures, 51,2% à 22h45 ... Le résultat définitif sera-t-il à 51% ?

Ce 1% qui a fait gagné Hollande, on le doit peut-être, probablement, sans doute, à François Bayrou, qui en annonçant courageusement son vote en faveur d'Hollande, a donné un signe aux électeurs qui l'avaient soutenu. Avant cette annonce du jeudi soir 3 mai, les sondages donnaient un report des voix de Bayrou (1er tour, 9,13% des voix) sur Sarkozy pour 34%, sur Hollande pour 32% et 34% en abstention/blanc.

Il a suffit que 12% des électeurs de Bayrou (environ 1 sur 10) modifient leur intention de vote suite à cette annonce, de blanc vers Hollande ou de Sarkozy vers blanc, pour donner à Hollande ce petit point qui lui aurait manqué pour gagner cette élection. Les chiffres de sondages post-élection nous confirmeront cette hypothèse.

François Hollande peut donc en effet dire ce soir :  « Je salue les humanistes qui ont rendu possible ma victoire... »

29.04.2012

Que penser des réponses de Sarkozy et de Hollande à Bayrou ?

François Bayrou a adressé, mercredi 25 avril, une lettre de deux pages aux deux candidats finalistes du deuxième tour de l'élection présidentielle. Avant de dévoiler son choix à titre personnel ou d’en discuter avec ceux qui l’ont soutenu au premier tour, il a souhaité rappeler ce qui lui paraissait crucial, tant sur le plan des valeurs que sur celui des priorités du redressement du pays et de la crédibilité des propositions, appelant les candidats à répondre et à s’engager sur ces points :

  • La vérité sur la situation du pays, la réalité des faits :
    • gravité de la crise
    • effondrement de notre commerce extérieur
    • déficits commerciaux et budgétaires qui menacent notre modèle social
    • crise de l’éducation aggravant les inégalités sociales, effondrement du niveau scolaire, des acquis fondamentaux, ce qui ne tient pas qu’aux moyens
  • Besoin d’un esprit d’unité nationale face à la crise, à la violence des attitudes et des mots, à la complaisance à l’égard des extrêmes
  • Préservation du modèle social tel que né du Conseil National dela Résistance : il devra se réformer, mais dans la justice et la solidarité
  • Retour à l’équilibre des finances publiques :
    • Règle d’or budgétaire
    • importance d’un chiffrage crédible, sans multiplier les promesses non financées (il critique les hypothèses de croissance non réalistes des deux candidats et demande d’envisager des mesures crédibles)
  • Restauration et le fort développement de notre appareil de production par une stratégie nationale, filière par filière et l’instauration d’une démocratie sociale dans l’entreprise, avec représentation des salariés dans les conseils d’administration
  • Nouveau contrat sur l’école, préservant ses moyens, priorisant les fondamentaux, privilégiant les meilleures pratiques, touchant à l’organisation, favorisant et développant l’apprentissage
  • Moralisation de la vie politique que seul un référendum peut imposer : interdiction du cumul des mandats, diminution du nombre des parlementaires, parité, instauration de scrutin proportionnel, indépendance des médias et de la justice, règles de financement politique, lutte contre la corruption et les conflits d’intérêts
  • Enfin l’Europe : notre avenir national passe par le projet européen, par une Europe politique et économique efficace dans la tourmente mondiale, par une Europe plus forte, plus solidaire et plus lisible, donc plus communautaire, par un renforcement de la zone euro et de l’espace Schengen

 

François Hollande a répondu par une lettre de deux pages, très succincte, qui vise surtout à démontrer qu’il partage les mêmes priorités et les mêmes intentions que François Bayrou :

  • L’éducation et notamment la priorité à l’école primaire, rappelant les moyens qu’il compte lui consacrer, les 60 000 créations d’emplois pour un coût de 2 milliards par an dont l’effort est maîtrisé
  • Le sérieux budgétaire : retour à l’équilibre budgétaire en 2017, progression de la dépense publique limitée à 1% par an, gel du nombre total des fonctionnaires, réforme fiscale rétablissant l’équité et générant de nouvelles recettes
  • Le redressement productif : séparation des activités bancaires, interdiction des produits spéculatifs, mobilisation de l’épargne vers les entreprises, création d’une banque publique d’investissement dans les PME, fiscalité favorisant l’investissement sur la distribution de dividendes et modulée selon la taille des entreprises, conditionnement des aides de l’Etat à la production sur notre territoire
  • La moralisation politique : diminution de 30% du salaire du président et des ministres, fin des connivences avec les puissances financières et au favoritisme, lutte contre la corruption et les conflits d’intérêt, renforcement de la parité, interdiction du cumul des mandats, introduction de proportionnelle dans le scrutin législatif, indépendance de la justice, fin de la nomination des responsables de l’audiovisuel public par le pouvoir politique. Mais cette loi sera votée par le Parlement, par référendum sauf s’il y a blocage.

François Hollande assure partager les mêmes priorités (éducation, production, moralisation, souci de l’équilibre budgétaire) et les mêmes intentions que François Bayrou. Il paraît aussi partager des valeurs de justice, de solidarité, de préservation du modèle social républicain, de la démocratie (représentativité, séparation des pouvoir, égalité homme-femme), même s’il n’affirme pas préalablement l’attachement à ces valeurs. En revanche il ne répond que très superficiellement sur le « comment », en particulier sur la façon de vraiment recréer de l’activité (les mesures fiscales et d’aide au financement par une banque publique d’investissement ne peuvent suffire, il faut vraiment une stratégie industrielle, des propositions concrètes par filière, comme le suggère François Bayrou) et il ne répond aucunement sur la crédibilité de son chiffrage, dont François Bayrou contestait les hypothèses de croissance (également contestée par Michel Rocard et des économistes rappelant qu’il avait retenu un taux de 2 à 2,5% alors que l’Insee et le FMI ont confirmé un taux de 1%). Il ne soutient pas la « règle d’or », se contentant d’une loi organique votée par le Parlement sur les finances publiques.

Concernant certaines propositions institutionnelles qu’il partage avec François Bayrou sur la moralisation de la vie politique, sa préférence pour un vote parlementaire plutôt qu’un référendum signifierait un report de l’application de la plupart de ces dispositions à la prochaine mandature dans cinq ans …).

Notons qu’il n’aborde le sujet de l’Europe que par la réorientation vers la croissance (renégociation du traité budgétaire), sans reprendre la vision de François Bayrou d’une Europe non seulement plus efficace économiquement, mais aussi plus forte, plus solidaire, plus lisible, plus politique. Sans aucune précision sur sa vision du projet européen.

Quant à l’appel à l’unité nationale et au pluralisme, conditions que François Bayrou estime nécessaires pour mobiliser les forces politiques dans un meilleur consensus pour redresser le pays dans des moments qui s’annoncent difficiles, pas un mot là-dessus, pas d’invitation à travailler ensemble, pas d’ouverture. Le ton de la lettre est froid, l’auteur emploie un ton affirmatif, sûr de lui (beaucoup de « je veux », « je suis », « j’ai proposé », « j’ai indiqué », alors que le ton de la lettre de François Bayrou était plus respectueux : « je crois », « il me paraît », « pour moi,… », « je vous demande » et beaucoup de « nous ».

 

Passons maintenant à la réponse de Nicolas Sarkozy, très longue (7 pages !). Cette lettre a été rédigée non par lui-même mais paraît-il par Emmanuelle Mignon, qui fut son directeur de cabinet en 2007 et 2008 et a repris du service auprès de lui à l’occasion de la campagne présidentielle.

Très dense, la lettre se présente comme une réponse sérieuse et très argumentée, au ton à la fois présidentiel et respectueux (« vous avez bien voulu », « je vous en remercie », « c’est bien volontiers que je réponds à vos questions » …), qui cherche à convaincre son interlocuteur (« comme vous, je reconnais … », « je partage votre préoccupation » …). Avant de dérouler l’argumentaire, il campe le décor dans l’introduction : le contexte de crise, de mondialisation et de libéralisation des échanges, de financiarisation de l’économie, de l’Europe, justifiant l’inquiétude des Français. Il affirme son attachement à des valeurs d’autorité, de responsabilité, de mérite, de travail (notons qu’il ne cite pas les valeurs républicaines de liberté-égalité-fraternité). Il ajoute l’identité et le besoin de frontières (géographiques, culturelles, économiques, éthiques) qu’exprimeraient selon lui les Français. Enfin il affirme son attachement au modèle social hérité du Conseil National dela Résistancetout en disant que la seule façon de le sauver, c’est de le réformer, de le rendre plus efficace, plus économe.

Puis sont repris point après point les sujets cruciaux énoncés par François Bayrou, avec analyse des causes, chiffres, énoncé de la vision :

  • Réduction du déficit public : retour à l’équilibre en 2016, règle d’or dansla Constitution, soumise à référendum
  • Chiffrage du projet présidentiel : il rappelle ses chiffres d’effort sur la dépense publique et précise où viser des économies, mais ne relève aucunement son hypothèse de croissance jugée trop optimiste par les organismes officiels (2% au lieu de 1%), préférant en valider la crédibilité par les chiffres constatés les 20 dernières années ( !) et indiquant une réserve de 6 Md€ au cas où … (notons qu’une variation de croissance de 1% occasionne un impact sur les finances publiques de l’ordre de 10 Mds€, mais bon …).
  • Emploi industriel : son déclin dû à 30 années de choix économiques et industriels, en particulier sur des secteurs (sidérurgie, automobile, industrie navale), au 35 heures, à la retraite à 60 ans, à l’alourdissement du coût du travail,… qu’il a cherché à corriger pendant son quinquennat (crédit impôt-recherche, pôles de compétitivité, suppression de la taxe professionnelle, FSI …). Il veut poursuivre   en appliquant une TVA "anti-délocalisation",  en réservant 20% des marchés publics aux PME (mesure déjà proposée par François Bayrou en 2007 !), en réformant la formation professionnelle, en proposant à nos partenaires européen un pacte de réciprocité entre l’Europe et les pays tiers concernant l’accès aux marchés publics, un contrôle des importations pour veiller à ce qu’elles respectent nos normes (ces points ont également été proposés par Bayrou).
  • Démocratie sociale : Nicolas Sarkozy dit clairement qu’il n’est pas d’accord sur la représentation avec droit de vote des représentants des salariés au Conseil d’administration des entreprises. En revanche il est d’accord pour leur présence dans les comités de rémunération.
  • Education : d’accord avec Bayrou sur la crise de l’éducation, pour un nouveau projet éducatif centrés sur les savoirs fondamentaux et le développement de l’apprentissage et non pas en créant des postes supplémentaires.
  • Modernisation des institutions : il rappelle des évolutions réalisées depuis 2007, la révision constitutionnelle précisant l’attachement au pluralisme et à l’indépendance des médias [sourire, quand il a aussi fait voter la nomination des responsables de l’audiovisuel public par le président de la république], l’extension des pouvoirs du Parlement, la question prioritaire de constitutionnalité, les nominations du parquet soumises à l’avis du CSM, le contrôle de la présidence de la république parla Courdes comptes, la réduction de 20% du budget de l’Elysée, nomination d’un député d’opposition àla Courdes comptes et àla Commissiondes finances. Il poursuivra sur la moralisation de la vie politique : prévention de conflits d’intérêt, interdiction du cumul des mandats entre un ministère et un mandat exécutif local. Avis positif sur la réduction du nombre de parlementaires, l’introduction d’une dose de proportionnelle. Comme Hollande, il soumettrait ces propositions au Parlement plutôt que par référendum, sauf cas de blocage.
  • Enfin sur l’Europe, il se proclame Européen convaincu et rappelle qu’il a agit dans l’urgence pour l’Europe, grâce à l’entente franco-allemande,  pour surmonter la crise des dettes souveraines, pour établir une gouvernance économique. Il soutiendra le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance de la zone euro, pour renforcer la zone euro et cherchera à développer l’harmonisation des législations au service de la croissance et de l’emploi. Il veut engager un dialogue constructif avecla BCEen faveur du soutien de la croissance et souhaite une politique commerciale qui protège l’emploi industriel en Europe et une réforme de l’espace Schengen pour mieux maîtriser les frontières.

La lettre se termine par l’expression du souci d’écouter, de répondre aux inquiétudes et à l’angoisse du peuple français, de trouver un point d’équilibre dans ces réponses : "Je me fais un devoir d'entendre la voix de tous les Français et de toutes les Françaises qui se sont exprimés dimanche dernier et de trouver un point d'équilibre" ainsi que par un « appel de  tous les Français qui mettent l’amour de notre patri au dessus de toute considération partisane et de tout intérêt particulier à s’unir et à le rejoindre ».

La lettre est belle. Mais les valeurs de la république (liberté-égalité-fraternité) ne sont pas évoquées, remplacées par le travail, l’effort, la responsabilité. Il ne parle pas de solidarité, qu’évoque souvent François Bayrou notamment par son slogan de campagne « la Francesolidaire ». Il fait appel à l’union mais n’a cessé de diviser les Français, opposant les catégories les unes aux autres. Il ne parle absolument pas de la justice sociale et notamment fiscale (mais il est vrai que la lettre de François Bayrou ne l’a pas interpellé là-dessus). Il ne dit pas comment il va redynamiser l’industrie, l’activité économique, le « produire en France », pour créer vraiment de l’activité et des emplois (ce n’est pas la formation des chômeurs et l’obligation donnée d’accepter un emploi proposé qui va créer ces emplois !). Sur l’éducation, leur vision de la profession d’enseignant est très différente. Alors que Nicolas Sarkozy veut leur imposer plus d’heures de présence en leur faisant miroiter une prime, François Bayrou entend reprendre à la racine les méthodes, les pratiques, la reconnaissance et la valorisation des enseignants, la motivation des élèves,…

La comparaison entre les candidats est un exercice à dimension multiple : personnalité, crédibilité, confiance, autorité, courage, cohérence, attachement à des valeurs, compréhension de la société, écoute des Français, vision de l’avenir pour donner un cap et énoncer des priorités, cohérence et pertinence des propositions pour atteindre ces objectifs.

Il y a les valeurs exprimées et les valeurs sous-jacentes non exprimées. Il y a la parole et les actes, pas toujours en conformité. La manière d’être, de se comporter vis-à-vis de son équipe et vis-à-vis de ses rivaux, de ses opposants politiques. C’est tout cela qu’il faut considérer, au-delà des considérations partisanes, pour se faire sa propre opinion.

 
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