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23/12/2009

Le verlan, une tradition bien française (réponse à Nadine Morano)

Par Jean-Michel Cadiot*

Nous sommes en plein coeur d’un "débat", nauséeux, sur l’identité française, qui ne peut qu’énoncer de vagues et inutiles définitions opposant certaines personnes ou certaines catégories à d’autres, et procéder à des amalgames et des anathèmes, une aubaine politique pour le Front national. Car les diatribes sans retenues sur la toile se concentrent sur l’Islam, plus exactement s’adonnent à l’islamophobie. Deux saines réactions, le 21 décembre, Alain Juppé constate qu’il "y a un risque, quand vous entendez certaines déclarations, vous vous dites qu’il y a un risque et je crois qu’il ne faut pas prendre ce risque, il faut tout faire pour essayer au contraire de favoriser le dialogue, la compréhension mutuelle".

 Pour lui, la véritable question est de savoir si "oui ou non nous sommes prêts à continuer à assumer cette tradition (d’accueil, ndlr) et en particulier vis-à-vis de la communauté musulmane. Et moi, naturellement je réponds oui à cette question".
 "A partir du moment où on a en France des musulmans qui parfois sont nés sur le sol national, Français par naissance qui appartiennent à des familles parfaitement intégrées, au nom de quoi les stigmatiserait-on et leur refuserait-on le droit d’exercer leur religion ?", s’est-il interrogé.
 Et il y a François Bayrou : "L’identité de la France ne serait pas ce qu’elle est si nous ne respections pas les valeurs républicaines qui ont fait de nous un peuple de citoyens. La République, c’est un projet en soi et pas seulement un slogan au fronton des édifices publics", a-t-il dit le 6 décembre à Arras. "Liberté, égalité, fraternité, à l’intérieur de nos frontières et dans le monde, tel est le projet de la République française. Et chaque fois que nous y manquons, et spécialement chaque fois que le président de la République y a manqué, il a porté atteinte à l’identité nationale française", a-t-il ajouté.
 
 Dans ce contexte, une ministre, très bon chic, très bon genre, Madame Nadine Morano, a demandé au "jeune musulman" de ne pas mettre sa "casquette à l’envers" et de ne pas parler "le verlan".
 Si la casquette à l’envers est une habitude des jeunes Américains et des jeunes Cubains, et de bien d’autres jeunes ou moins jeunes du monde entier, elle ne s’impose pas à la vue des habitants ou des passants des banlieues parisiennes ou lyonnaises, n’en déplaise à Madame Morano. Ce n’est pas très grave.
 Ce qui me semble une bien mauvaise querelle, c’est celle concernant le "verlan", ce langage codé inversant de façon savante, presqu’académique les mots ou les syllabes, et qui s’est incrusté dans les banlieues, certes, mais pas seulement. C’est plutôt un langage moderne que se sont appropriés les banlieues.
 Ecoutons Alain Decaux, historien et ancien ministre, en tout cas académicien de renom s’il en est, tel qu’il s’exprimait le 16 octobre 2001 lors de la "cérémonie de rentrée" des cinq académies. "Ce que nous imposera le XXIè siècle, c’est l’intégration de verbes, de substantifs et d’adjectifs nés du nouvel argot : le verlan. Ainsi trouve-t-on déjà, dans Le Petit Robert comme le Petit Larousse, le mot "ripou", verlan de pourri (...) En lui accordant le x au pluriel, les producteurs (du film "Les ripoux", note de l’auteur) l’ont introduit dans l’inoubliable série : bijou, chou, genou. " (...) L’argot d’aujourd’hui, véhiculé par la toute-puissance des medias, s’impose bien au-delà des banlieues et l’attraction qu’il exerce sur les milieux scolaires de toutes classes sociales, ne fera que confirmer, au XXIè siècle, la force grandissante du langage parlé. Il sera vain de vouloir le combattre car le langage parlé est celui qui, depuis les origines, a précédé le langage écrit".
 Je laisse crédit à Mme Morano de n’avoir pas voulu s’inscrire dans une telle problématique, et d’avoir eu à l’esprit, certainement, d’aider ces musulmans (pour quoi "musulmans", en quoi la religion a-t-elle à voir avec tout cela) à combattre cette "caricature, cette stigmatisation" dont ils seraient l’objet en parlant verlan. Bref, là où M. Decaux voit un apport, une richesse, Mme Morano décèle un danger. Peut-être de bonne foi. Mais de mauvais conseil, de mauvaise culture. La vraie question est : Pourquoi le verlan, sous ses différentes formes, et qui n’empêche nullement, en cas de besoin nombre de ses locuteurs de s’exprimer en un français fort classique, est-il stigmatisé ? 
 Déjà, le roman de Tristan et Iseult, en 1190, s’amusait à inverser les noms. L’amant était parfois appelé Tantris. Comme le souligne la linguiste Nadia Bouhadid, de l’Université Mentouri de Constantine, "au XVIè siècle, l’écrivain le plus classique des français, Voltaire, a également eu recours à ce procédé : son pseudonyme Voltaire est la forme verlanisée d’Airvault, ville dont est originaire sa famille". En 1690, le Dictionnaire universel de Furetière souligne : "On dit, c’est verjus ou jus vert pour dire : c’est la même chose".
 Le verlan serait apparu, comme langage dans une lettre de bagnard surnommé "La Hyène", en 1842. ll s’y trouve beaucoup de mots de langage carcéral notamment inversés, comme "jobard" ou "barjot". La même année sont publiés "Les mystères de Paris" d’Eugène Süe, qui met en scène des gens sans doute misérables, mais sachant à merveille composer avec les mots.
 Mais c’est Auguste Le Breton qui donne ses lettres de noblesse, "vers 1940-1941", assure-t-il dans Le Monde du 8-9 décembre 1985 à ce langage nouveau. En 1975 le verlan, remplace "officiellement" ce qui fut longtemps appelé "versl’en", ou "verlen". Dans son dictionnaire : "L’argot chez les vrais de vrais", Le Breton assure : "L’argot, lui, vivra toujours, puisqu’il est le langage des rues. Des mots disparaissent et d’autres naissent sans qu’on sache bien d’où ils sortent. Parfois, il suffit d’une réplique d’un titi d’un camelot, d’un ouvrier pour enrichir la langue. Parfois, un mot de fille ou de soldat fait mouche et est aussitôt adopté".
 Dans les quartiers et les banlieues chic, le verlan fut, dans les années 60, un jeu de construction, une distraction. C’est sans doute là, peut-être à Neuilly, que fut inventée "meuf". Dans les cités, ce parler l’emporte désormais sur le français "académique", sans doute parce que les jeunes Beurs (Arabes en verlan, qui a donné Rebeu, verlan de Beur....) s’accommodaient mieux d’un langage à eux, eux qui étaien discriminés et dans leur terre d’accueil ;et dans leur terre de naissance -ou celle de leurs ancêtres. Cela peu à peu devient un fait de société. "Depuis la fin des années 80, le verlan a été porté à l’attention du grand public lorsque les deux de l’actualité se sont tournés vers les banlieues chaudes et les observateurs de la jeunesse ont constaté qu’il y avait une langue et une culture propres aux cités déhséritées. Cette langue et cette culture se sont diffusées parmi les franges les moins intégrées de la jeunesse parisienne, et même plus loin jusqu’aux grands lycées et aux universités", affirme l’écrivain Rania Adel Hassan Ahmed.
 Lorsque Renaud chante "Laisse béton", en 1976, il s’adresse à tous les jeunes, à tout le monde. Il est compris de chacun. Fait-il du verlan ? Je n’en suis pas sûr, au sens où l’entend Madame Morano.
 
 Au fil des ans, le vocabulaire s’est enrichi, de façon inattendu, les "keufs" (flics), ou "kiffer" (aimer, qui viendrait de l’arabe). Ne disait-on pas "bled" ou "toubib", ou encore "gnole" dès les années 1920 ? Tous ces mots, comme ceux du verlan, ont cours dans les banlieues, Sarcelles, Garges-lès-Gonesse ou d’autres. Dans ces grandes et belles villes, on parle peu d’argent, mais de "thune". Sait-on que ce mot existe depuis 1620, qu’il signifiait au départ "aumône", et provient du mot "Tunis", sait-on, Madame Morano sait-elle que Victor Hugo l’utilisait dans Notre-Dame de Paris ? 
 
 Une langue n’est pas figée. La langue française, qui unit le gaulois (langue celtique), le latin, le grec, le germain, l’anglais, l’arabe, le perse et tant et tant d’autres langues s’épanouit chaque jour de nouveaux apports.
 
 Et le verlan existe bien ailleurs qu’en France. En Argentine, en Suisse. Le pachtoune, parlé par une majorité d’Afghans est une sorte de verlan du dari, parlé par la minorité....
 
 Une société n’est jamais menacée par son langage populaire, par son argot et par son verlan.
*Jean-Michel Cadiot est un de mes amis, journaliste et écrivain. Il prépare actuellement un ouvrage sur les chrétiens d'Orient et a  publié notamment les ouvrages suivants :
  • Quand l'Irak entra en guerre (L'Harmattan, 1989)  
  • Mitterrand et les communistes (Ramsay,1995)
  • Francisque Gay et les démocrates d'inspiration chrétienne (comprenant notamment une histoire du Sillon de Marc Sangnier, Salvator, 2006)

Commentaires

Et si, tout simplement, le but de ce débat : identité nationale, était de nous priver de notre actuel sloggan : "Liberté, égalité, fraternité" ?

Écrit par : Bouc Hémisphère | 24/12/2009

cette personne exprime bien ce ras le bol qui donne lieu effectivement a des dérapages,Dérapages qui sont la conséquence du silence organisé depuis des années sur ce sujet Les faits sont la ,les niés ne changera rien a ce que pense et souhaite une majorité de citoyens
Le ras-le-bol d'une citoyenne laïque, féministe et athée, par Anne Zelensky
LE MONDE | 21.12.09 | 13h51

Partout retentit le même son de cloche : les religions seraient brimées, en particulier l'islam. Tous ceux qui font l'opinion, et ceux qui la représentent, ressassent la même antienne. Le grand débat national tourne en fait autour d'une défense du religieux. Haro sur les islamophobes, sur les vilains Suisses anti-minarets, sur l'imaginaire "catho laïque"... Mais où sommes-nous donc ? En république laïque ? Ou en république? Ou en république théocratique ?
L'apport majeur de la laïcité - la vraie, celle qui n'est ni ouverte ni fermée, la laïcité tout court -, c'est de faire de l'espace public un lieu de partage des valeurs communes, et non un lieu d'exhibition de la différence religieuse, qui peut aller jusqu'à afficher des signes de ségrégation sexuelle. Dès lors que cette règle minimale de neutralité n'est pas respectée, on assiste à la grande empoignade en cours, qui nous égare sur des chemins dangereux, menaçant l'harmonie sociale. La loi de 1905 est une loi de pacification, nous sommes en train de l'oublier et de rouvrir un débat douloureux, où personne ne trouve son compte.
Il est temps de remettre les choses dans l'ordre, dans la grande confusion ambiante. Ce ne sont pas les religions qui sont aujourd'hui malmenées, mais la République et ses principes. Le débat a été détourné de son sens, il dérive hors des chemins de la raison. La raison qui fonde les principes républicains. Et non la foi. Or on assiste à un envahissement de notre espace par des signes et des débats où le religieux s'immisce. On est en train de tellement ouvrir la laïcité qu'on la perd de vue. Or la majorité des citoyens de ce pays ne sont pas concernés par la pratique religieuse, ils se sentent laïques, et pour la plupart athées.
Leur donne-t-on la parole ? Par qui sont-ils représentés ? Où lit-on leur ras-le-bol devant cette inflation du religieux, cette compassion obscène pour le pauvre croyant discriminé ? Il y a un Conseil français du culte musulman (CFCM). Y a-t-il un conseil supérieur de la laïcité (CSL) ? On se préoccupe plus de la défense des croyants que de celle des républicains laïques, comme si la laïcité était acquise une fois pour toutes.
Or c'est elle qui est objectivement menacée. Face à l'implantation millénaire des religions, son petit centenaire ne fait apparemment pas le poids. Fragile laïcité, esquif vaillant venu de l'esprit des Lumières, elle tangue sur la mer houleuse des credo. Elle a réussi, miracle dans l'Histoire, à dégager le spirituel de la foi, à fonder le progrès personnel sur une éthique sans péché, à soumettre la notion de respect au tamis de l'esprit critique.
Alors je demande à nos beaux esprits qui font l'opinion et qui se réfèrent au respect des cultures :
- La relégation des femmes au statut d'inférieures, avec son symbole, la burqa, est-elle digne de respect et compatible avec l'égalité des sexes inscrite dans la Constitution française ? Ont-ils idée de l'agression symbolique que représente ce suaire pour nous, femmes et féministes qui nous inscrivons dans un long combat de libération ?
- La référence obsessionnelle à un Livre fondateur, écrit il y a quatorze siècles, est-elle compatible avec le respect en l'humain, susceptible d'évolution et de progrès ? L'avenir n'a-t-il comme horizon que le passé ? Il faut que nos beaux esprits reprennent leurs esprits. L'opinion ne leur appartient pas, ils ne peuvent rester sourds à cette montée silencieuse de l'exaspération. Une exaspération, nourrie jour après jour par des prises de position univoques et bien pensantes, sans rapport avec le sentiment général. Il faut leur rappeler deux vérités incontournables.
Tout n'est pas digne de respect dans une culture, ou une religion. Le respect aveugle relève d'une démarche fondée sur la foi, pas sur la raison. L'étranger se doit de respecter les us et lois du pays d'accueil.
Le principe d'équivalence fait perdre la notion du juste. Il constitue une dérive grave de la notion d'égalité. L'idée d'équivalence est paternaliste, elle fait comme si tout le monde "il est beau, il est gentil", pour ne pas faire en sorte que tout le monde soit moins inégal. Nos beaux esprits se drapent dans leur bonne conscience de fils d'ex-colonisateurs, sans voir qu'ils continuent sur la lancée de leurs géniteurs. Bon Blanc ne saurait mentir... Démagogique à vomir, leur lamento à longueur de colonnes sur les déficits de multiculturalisme, et le retour supposé de la nation. Moi, je leur demande : comment traitent-ils à la maison leur compagne et leur femme de ménage ? Seuls comptent les actes du quotidien, et le diable gît dans les détails.
Pendant ce temps, la majorité des gens, dont ils sont coupés, et qu'ils culpabilisent à bon compte, étouffe de colère, et se défoule dans les urnes. Le Front national a de beaux jours devant lui. Le problème n'est pas l'islamophobie, mais une atteinte sournoise et grave à ce qui constitue l'identité de citoyen républicain. Rien à voir avec l'idée de nation ou la crispation identitaire.
Il s'agit de préserver les fondements universels de l'idéal républicain, si chèrement acquis : liberté, égalité, fraternité, laïcité. Ils sont encore en ébauche, tous frais émoulus de millénaires d'obscurantisme. Et voilà qu'on perd de vue l'essentiel : c'est la démocratie, en plein chantier, qu'il faut défendre et parfaire, pas les religions. Et s'il flottait dans l'air comme un climat de "républicophobie" ?

Anne Zelensky est présidente de la Ligue du droit des femmes.

Écrit par : antimythe | 24/12/2009

Le verlan, en soi, est inoffensif et peut même représenter un enrichissement de notre langue. Certains de ses mots sont d'ores et déjà passés dans le langage courant et même, comme le souligne Alain Decaux, dans le dictionnaire. La langue est en perpétuelle évolution et il serait absurde (et illusoire) de vouloir s'y opposer.

Pour autant, il y a évidemment problème pour quelqu'un qui ne parlerait "que" le verlan, considéré comme sa langue maternelle. En effet, qu'on le veuille ou non, la langue parlée est un redoutable marqueur social. Accepteriez-vous qu'un vendeur vous conseillant dans une grande surface, un employé vous recevant au guichet de votre banque, un contrôleur des impôts répondant à vos questions, un installateur venu poser votre câble TNT, un entrepreneur de maçonnerie vous présentant son devis, un consultant venu présenter son analyse dans votre entreprise... le fassent en verlan ? A mon avis, pas une seule minute. Vous en seriez choquée, et moi aussi. C'est pourquoi une personne qui ne saurait s'exprimer qu'en verlan serait très certainement rejetée au cours d'un entretien d'embauche pour de tels postes, et sans doute pour un grand nombre d'autres.

C'est cela, me semble-t-il, que Mme Morano a voulu dire. Qu'elle l'ai dit maladroitement, je vous l'accorde volontiers. Qu'elle ait fait un amalgame inconsidéré et déplacé entre "musulman" et "jeune des banlieues", c'est incontestable. Mais le fond de son propos, tel que je le comprends, ne me paraît pas absurde ni choquant.

Heureuse fin d'année à vous et aux vôtres.

Écrit par : Ch. Romain (Nanterre) | 25/12/2009

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