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12/09/2011

La démondialisation : un concept novateur ou trompeur ?

La démondialisation entre dans le débat politique[1]. Elle est présentée comme un nouveau concept. Son nom évoque l’idée d’une sortie de la mondialisation ou d’un retour en arrière dans le processus de mondialisation. Il est trompeur car son interprétation recouvre des idées assez différentes, ce qui peut porter à confusion et brouiller les esprits dans des débats sur ce thème entre des personnes qui mettent derrière ce terme des contenus différents. Il est donc important de le définir, de revenir à son origine, d’en décrire le ou les contenus, ainsi que l’intention dans laquelle ce terme est parfois employé comme un label, une marque politique, un critère de différenciation servant à radicaliser un discours pour se montrer plus en rupture avec le système.

Le sociologue Philippin altermondialiste, Walden Bello, est à l’origine de ce mot, développant ce concept dans son ouvrage[2] : Deglobalization, ideas for a New World Economy. Mais à cette époque, ce concept était limité : il s’agissait de dénoncer la suprématie des grandes institutions internationales, du FMI à l’OMC, et de proposer en alternative plus de décentralisation, plus de pluralisme et plus d’équilibre des pouvoirs dans la gouvernance du commerce mondial, des échanges internationaux.

Des personnalités, en général engagées à gauche, ont repris ce concept mais en y mettant chacun leurs ingrédients : des économistes tels que Jacques Sapir et Frédéric Lordon, des sociologues tels que Emmanuel Todd, des philosophes tels que Edgard Morin, ou encore des politiques tels que Arnaud Montebourg[3], Jean-Pierre Chevènement et Jean-Luc Mélenchon. Jacques Sapir, qui a publié en 2010 un plaidoyer pour la démondialisation[4] dit lui-même « C’est un concept malléable et tout le monde ne le définit pas de la même façon en fonction de ses propres intérêts ».  Mais cette doctrine n’est pas l’apanage exclusif de la gauche, elle séduit aussi des personnalités politiques de droite, telles que Marine Le Pen et Nicolas Dupont Aignan.

Les tenants de la démondialisation partagent ce constat : le libre-échange, généralisé dans les échanges mondiaux selon un processus remontant au début des années 1980, caractérisé par l'absence de barrières douanières et la libre circulation des biens, des hommes et des capitaux, a conduit à un vaste mouvement de délocalisation des productions vers les pays où la main-d'oeuvre est moins chère et où les normes de production sont moins contraignantes (à l’égard de l’environnement par exemple). Ces délocalisations ont entraîné une augmentation du chômage dans les pays occidentaux, ainsi qu’une stagnation des salaires vers le bas, par l’effet de concurrence accrue en offre de main d’œuvre, accentuée aussi par l’immigration (pour l’extrême droite). Ce phénomène a été amplifié par la globalisation financière, la dérégulation financière, le décloisonnement des marchés et la libre circulation des capitaux. La crise a montré les limites du libre-échange.

Les partisans de cette doctrine affirment donc vouloir lutter contre les délocalisations et préserver les emplois dans les pays occidentaux en préconisant de revenir à une forme de protectionnisme économique, à une concurrence loyale entre les pays occidentaux et les pays émergents. Selon eux, le marché intérieur serait davantage protégé des produits importés des pays émergents à bas prix en établissant ou en augmentant des barrières douanières.

Pour les uns, à droite, ce protectionnisme est à exercer au niveau national et s’accompagne d’une sortie de l’Euro, voire de l’Union européenne pour reprendre sa souveraineté nationale. Pour les autres (Arnaud Montebourg et Jean-Luc Mélenchon), qui ne prônent pas la sortie de l’euro, il doit être mis en œuvre au niveau de l’Europe, ce qui suppose de rallier les partenaires européens à cette thèse, avec des moyens très limités à court terme pour appliquer cette doctrine au niveau national. Jacques Sapir est plus circonspect concernant l’euro, qu’il préfère reléguer à une monnaie « commune » et non unique aux pays de la zone euro, redonnant à ces derniers une souveraineté monétaire nationale, avec la possibilité de dévaluer leur monnaie, offrant plus de souplesse en respectant la diversité des politiques budgétaires. La monnaie commune resterait en vigueur pour les échanges de la zone euro avec l’extérieur.

Certains, surtout à gauche, justifient leur démarche protectionniste en visant à rendre plus juste, sociale et écologique l’organisation économique mondiale, grâce à de nouvelles règles endiguant les effets néfastes du libre-échange et de la globalisation financière. Les taxes financières ou taxes aux frontières sur les biens importés doivent donc être justifiées par une concurrence déloyale de la part des pays exportateurs, produisant à moindre coût car soumis à des contraintes moindres : concurrence sociale (absence de charges sociales, faible protection sociale), concurrence environnementale (non respect de la protection de l’environnement), concurrence fiscale et même monétaire (sous-évaluation de la monnaie, comme c’est le cas du Yuan en Chine, expliquant entre 20% et 40% de sous-évaluation des prix à l’exportation). L’intention paraît vertueuse, la méthode censée motiver les pays émergents exportateurs à augmenter leur protection sociale et leurs salaires et à agir pour la protection de l’environnement, pour subir une moindre taxe. De plus, la relocalisation de la production induite par ce protectionnisme est bénéfique également pour l’environnement, diminuant les transports donc la trace carbone des activités. Ils ne précisent pas toujours comment mettre en place un scoring international permettant de comparer les pays entre eux sur les plans sociaux et environnementaux afin de justifier auprès de l’OMC de telles pratiques et de fixer le montant de taxe. Serait-il global par pays exportateur et par branche d’activité (comme le recommande Jacques Sapir), ou tenant compte des pratiques des entreprises exportatrices qu’il faudrait alors pouvoir auditer, auxquelles il faudrait attribuer une notation sociale et environnementale, grâce à des agences spécialisées à l’instar des agences de notation financière ? Concernant le dumping fiscal et monétaire, l’OMC n’a pas non plus prévu de dérogation …

Les autres, plutôt à droite, ne s’embarrassent pas toujours de toutes ces considérations humanistes, sociales et morales, et motivent leurs intentions par l’intérêt national. Mais l’autonomie protectionniste exige alors de relâcher les contraintes européennes et internationales en sortant de ces institutions, en opérant un repli.

Enfin, l’ONG altermondialiste ATTAC a exprimé un profond désaccord avec la démondialisation prônée par Jacques Sapir. Dans une tribune publiée en avril 2011 dans Politis, Thomas Coutrot, co-président d’ATTAC, récuse la thèse défendue par Jacques Sapir : « Prôner le replis national au moment où la planète prend feu est purement irresponsable ». Il « refuse de dresser les peuples les uns contre les autres chacun au nom de son intérêt national et de faire le jeu des populisme en Europe ».  Les altermondialistes d’ATTAC rappellent qu’ils sont partisans d’une coopération à l’international et d’une hausse des salaires, dont la part dans la valeur ajoutée a injustement diminué au profit du capital dans les pays occidentaux et qui sont insuffisants dans les pays émergents pour vivre dignement. Le protectionnisme n’est donc pas à leur avis la bonne méthode.

La démondialisation va aussi au-delà du protectionnisme et de la volonté de relocaliser les activités. Elle s’attaque aussi à la globalisation financière, à la domination des marchés financiers sur l’économie, à la soumission des Etats au diktat de la finance et des agences de notations, aux paradis fiscaux. Mais sur ce sujet également, les « démondialisateurs » ne sont pas tous d’accord sur la manière d’opérer pour réguler la finance et la remettre mieux au service de l’économie. Entre les partisans d’une ligne dure et ceux d’une ligne plus souple, plus régulatrice, les propositions ont différents degrés : nationalisation des banques (Frédéric Lordon) à moindre coût si elles frisent la faillite, mise des banques sous tutelle (Arnaud Montebourg), cloisonnement strict des marchés financiers, interdiction ou limitation de la spéculation pour compte propre des banques, mesures fiscales spécifiques au profit bancaire et aux rémunérations des dirigeants et des traders, financement des déficits publics directement par la Banque Centrale même si cela induit de la création monétaire …

Ce thème de la démondialisation a donc fait naître de nouveaux clivages, tant au sein de la gauche qu’au sein de la droite, et introduit aussi une ligne convergente entre une partie de la gauche et une partie de la droite, qui dérange, rend très mal à l’aise, la gauche et la droite. Le concept ajoute de la confusion au dialogue en recouvrant des contenus en partie différents par ceux qui le prônent. Par ailleurs il est utilisé souvent par les politiques comme un label marketing, un étendard pour radicaliser un discours, pour se montrer en rupture avec un système jugé responsable de nos crises.

Quant au centre, notamment celui du Mouvement Démocrate conduit par François Bayrou, il affirme son désaccord avec la thèse de la démondialisation pour les raisons suivantes :

-          le concept est trompeur, faisant croire que l’on peut sortir de la mondialisation ou s’en affranchir, la contourner ;

-          le protectionnisme a des effets dévastateurs et implique des mesures de rétorsion de la part des pays exportateurs à l’égard des pays dont ils importent aussi des marchandises. En France, un emploi sur quatre dépend des exportations et se verrait donc menacé ;

-          la sortie de l’euro serait catastrophique, notamment à cause d’une dette colossale libellée en euro qui deviendrait encore plus difficile à rembourser avec une monnaie nationale dévaluée et une explosion des taux d’intérêt qui renchérirait, doublerait ou triplerait la charge financière déjà équivalente à l’impôt sur le revenu des Français.

En revanche, François Bayrou avait exprimé des points de vue convergents avec certaines propositions que l’on retrouve dans l’approche dite de démondialisation : viser une concurrence juste et loyale dans les échanges internationaux (intégrer les objectifs environnementaux et sociaux dans les échanges internationaux, à travers une réforme de l’OMC, en amont des échanges plutôt que par des taxes aux frontières), une convergence fiscale et sociale au sein de la zone euro, une taxe carbone aux frontières de l’Europe, une application des normes européennes, sanitaires, sociales et environnementales à tous les produits vendus dans l’UE plutôt que simplement produit dans l’UE. Et concernant la finance : séparation stricte entre d’un côté les banques de dépôts et crédits et de l’autre les banques d’affaire (de marchés et d’investissement), limitation de la spéculation, taxe sur les transactions financières, mise au ban de la pratique des paradis fiscaux. De même l’idée de relocalisation, de redonner la priorité à produire en France en faisant aussi appel à la responsabilité du citoyen consommateur grâce à la création de labels sur le degré de production du produit en France et en Europe (comprenant toute la chaîne), sur l’empreinte sociale et environnementale.

En conclusion, parler de la démondialisation, alors que ce terme recouvre certaines idées différentes, semble semer la confusion dans les esprits. L’intention est louable : vouloir proposer un modèle de société plus juste, plus équitable, de protéger nos emplois, de relocaliser les activités et d’introduire une responsabilité environnementale en adaptant la fiscalité à cet impératif. Mais les propositions concernant les formes de protectionnisme et la sortie ou non de l’euro, sont controversées. Il est donc nécessaire de clarifier cette appellation de démondialisation : la redéfinir dans un langage commun recouvrant un même contenu, ou la limiter aux intentions, ou encore ne plus l’utiliser, préférant revenir à d’autres termes : un concept de modèle coopératif, visant un intérêt commun plutôt qu’un modèle de pure libre-échange dans la compétition qui vise le profit, un modèle de société qui régule préventivement en amont avec une meilleure gouvernance mondiale et européenne (normes sociales et environnementales, travail plus justement rémunéré, comme le souhaite ATTAC) plutôt qu’un modèle privilégiant une correction a posteriori de type protectionniste, qui risque d’induire en chaîne des mesures de rétorsion et obérer au final l’ensemble des échanges au détriment des populations.



[2] Deglobalization, ideas for a New World Economy, Walden Bello, Londres et New-York, 2002

[3] Votez pour la démondialisation ! , Arnaud Montebourg, préface d’Emmanuel Todd, Flammarion, 2011

[4] La démondialisation, Jacques Sapir, Seuil, 2010

Commentaires

Une démondialisation douce équitable et égalitaire est possible sans verser dans des protectionnistes de pays ou de régions, et en fournissant des moyens financiers considérables pour aider à revitaliser des économies locales :

Etablir au plan mondial une taxe à la distance ajoutée indépendante de toute frontière nationale et donc applicable à tout transport de bien y compris à l'intérieur des pays, calculée comme une taxe sur le produit valeur x distance.

- faible taux (comme la Tobin) pour faciliter son acceptation et réduire la fraude,
- collectée par une agence internationale créée sous l'égide de ONU+FMI+OMC (par exemple),
- certes complexe à mettre en place mais fort "alléchante" compte tenu de l'énormité des sommes à percevoir et à gérer...

Écrit par : Crubilé | 13/09/2011

"la sortie de l’euro serait catastrophique, notamment à cause d’une dette colossale libellée en euro qui deviendrait encore plus difficile à rembourser avec une monnaie nationale dévaluée et une explosion des taux d’intérêt qui renchérirait, doublerait ou triplerait la charge financière déjà équivalente à l’impôt sur le revenu des Français."

archi archi FAUX
mr bayrou doit se reveiller !!! bon sang

sortir de l'euro, devaluer la monnaie justement pour relancer la machine économique voir l'islande, voir la suéde voir tous les pays hors zone euro qui marchent fort, il faut arreter avec cette propagande PRO europe qui nous pourrie tous les pays de la zone euro
donnez un peu la parole à des personnes comme mr françois asselineau, ça changerait un peu de tous ces joueurs de pipeau, qui ne sont là que par affairisme, dans les medias
cordiament

Écrit par : winprout | 13/09/2011

@winprout
Non vous vous trompez. Une dévaluation pratiquée sur une monnaie en laquelle la dette est libellée diminue en effet la valeur relative de cette dette (vis à vis de l'extérieur en tout cas) et permet d'avantager l'exportation par un effet de baisse de prix à l'export. Mais comme la dette passée est libellée en euro, le fait de sortir de l'euro en reprenant une monnaie nationale maintiendrait la valeur élevée de cette dette alors que les revenus en monnaie nationale (recettes fiscales) seraient relativement moins élevés.

Écrit par : Marie-Anne Kraft | 13/09/2011

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