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01/04/2012

COMMENT BAYROU PEUT GAGNER

Par Jean-Michel Cadiot (journaliste et écrivain)

Chaque élection, c'est ce qui fait en général son côté passionnant et passionnel, est unique. Elle est magique. Aucune comparaison ne fait raison. La présidentielle, en particulier celle de 2012, n'échappe pas aux autres Il est souhaitable, et possible que, que les questions de l'emploi, de la production, de la dette, de l'éducation et autres sujets qui touchent les Français prennent définitivement la place des postures, des faux-semblants, des promesses hypocrites. Aujourd'hui, malgré les sondages et les a priori, rien n'est joué.

 

François Bayrou, lui, n'est jamais entré dans les vaines polémiques, et a imposé autant que faire se peut ces débats de fond, dans cette campagne où les règles et les régulateurs, comme le CSA, semblent aux abonnés absents. Mais le battage et la médiocrité médiatiques ont tenté de faire taire sa voix. Les Français sont adultes et ont droit à une telle compétition démocratique. Ce se produira ce mois d'avril, une fois passés un tourbillons d'événements, aberrants comme le débat sur la viande hallal, dramatiques -les crimes de Toulouse et Montauban- ou spectaculaires, comme la "descente" policière hautement médiatisée le 30 mars chez un groupuscule extrémiste, repéré depuis longtemps, chaque fois mis en scène et profitant au président-candidat sortant Nicolas Sarkozy.

 Il reste trois semaines. Nous allons le voir. C'est beaucoup. Bien sûr, des événements totalement imprévisibles peuvent tout changer.  

Deux "favoris" fragilisés

Cette élection a -outre le fait d'évacuer les vrais enjeux au profit de la communication- deux particularités par rapport aux huit précédentes. Il y a deux candidats qui, depuis quatre mois, font, selon les sondages d'intentions de vote, et selon les medias, très suivistes, beaucoup trop suivistes, deux candidats largement en tête, mais fragilisés: Nicolas Sarkozy, en raison de son impopularité, son besoin obsessionnel de créer chaque jour l'événement et de cacher son bilan, au risque de s'y perdre,; et François Hollande, qui cultive une ambiguïté vis-à-vis de ses partenaires -EELV, avec qui il a signé un accord qui semble caduc, et Jean-Luc Mélenchon, qui monte, monte....et le Centre, qu'il courtisait jusqu'à peu, avant de l'ignorer, et désormais de le combattre. Le président sortant et l'ancien Premier secrétaire du PS sont crédités de 25 à 30% des intentions de vote. Ils s'accrochent à leur statut de "favoris", au point de refuser avec mépris de débattre avec les autres candidats. S'ils sont perçus comme qualifiés pour le second tour, les sondages dans lesquels Bayrou apparaît comme le seul à pouvoir gagner dans tous les vas de figure (ce qui change tout, car le "vote utile", c'est Bayrou, en tout cas pour ceux qui veulent battre Sarkozy- ne sont pas  publiés. Et 53% des Français (contre 43) ne veulent pas, selon une étude de l'IFOP rendue publique samedi, d'un duel Sarkozy-Hollande. Il y a un gros hiatus. Il y a mauvaise donne, mauvaise pioche. Derrière ce tandem, un brin complice, à dix ou douze points, se trouvent au coude-à-coude: Marine Le Pen, François Bayrou, et Jean-Luc Mélenchon. C'est beaucoup. Mais les lignes peuvent bouger, les courbes s'inverser.

 

Bayrou, le plus populaire

Il y a cette autre constante: le candidat le plus populaire, qui a la meilleure image et fait les meilleures propositions est, très largement selon presque tous les sondages, François Bayrou (60 à 70% d'opinion favorable). L'abbé Pierre, soeur Emmanuelle, Yannick Noah, Simone Veil ont recueilli des scores comparables ou supérieurs. C'est la première fois qu'un candidat à la présidentielle, et en campagne, est dans cette configuration. Bayrou, après un départ tonitruant, passant de 5% en septembre 2011 à 13-14% en janvier 2012, stagne depuis, tout en conservant un socle très important (12-13). Mais sans, jusqu'ici réussir son deuxième "décollage". La question est que cette image de compétence, d'homme d'Etat ne se traduit pas (encore?) en bulletins de vote. Mais, tel un serpent qui se mord la queue, l'électeur, qu'il soit énarque, chauffeur-livreur, enseignant, chauffeur de taxi, ouvrier, chômeur... rétorque -tous les acteurs de la campagne Bayrou vous le diront, beaucoup en sont lassés- qu'il est disposé à voter Bayrou.....s'il est au second tour. Il y a un désir de Bayrou contrecarré parce qui parait comme une malédiction: la bipolarisation. Mais cette bipolarisation peut être jugulée.La Vème Républiquedemande qu'une majorité se dégage et que les crises style IIIème et IVème Républiques cessent. Elle ne demande pas de "ne voir que deux têtes". En 2007, Bayrou, justement lui, avait brisé ce tabou en dépassant dans un sondage Ségolène Royal. Mais un sondage CSA (société du groupe Bolloré), vendredi 19 avril, mettait Le Pen, contre toute vraisemblance (il fit six points de moins que ce qui advint!) à plus de 16%. Alors, un réflexe "anti 21 avril" fit fureur; aboutissant à la qualification de Mme Royal, donc à la victoire inéluctable de Sarkozy.

 

  Pendant cinq ans, Bayrou a été raillé, moqué par les medias, le pouvoir et le PS. Ils se gaussaient de la "solitude" du député béarnais et s'amusaient de ses revers électoraux aux élections partielles, à tel point qu'Hervé Morin, un de ses anciens lieutenants assurait que les troupes du MoDem allaient rejoindre son Nouveau Centre; et que le spécialiste des raffarinades, Jean-Pierre Raffarin en personne annonçait solennellement, la main sur le coeur un soir de mars 2008 où une alliance PS-UMP vainquit Bayrou à Pau, la "disparition" -politique, s'entend- du président du MoDem. Rien moins. Chacun sait ce qu'il est advenu du Nouveau Centre et nul n'ose plus, par humanité, rire de l'effarante cavalcade présidentielle de M. Morin, tant le sujet même parait grotesque. Jean-Pierre Raffarin, pour revenir à lui, annonçait fin février que le projet de référendum de M. Bayrou sur la "moralisation de la vie politique" était une très bonne idée, fort compatible avec une réélection de Sarkozy. Quel revirement! M. Bayrou contredisant toutes les analyses de tous les spécialistes, avait ainsi déjoué les pronostics, montré qu'il était non seulement bien vivant, mais très vigoureux politiquement. Et, avec le recul, ce débat médiatique qui dura un an, mais qui n'a pas intéressé une seconde ceux qui connaissent Bayrou, où experts, journalistes, responsables de la droite et de la gauche, se demandaient anxieusement, où était, qui dirigeait  le 'Centre" (les noms de Jean-Louis Borloo et même du fameux Morin furent souvent prononcés) apparaît comme dérisoire, comme un contresens complet. Bref, en revenant au premier plan du champ politique, en conduisant sa famille politique, Bayrou a donné tort à tous les observateurs avisés. Il lui reste à transformer l'essai: gagner la présidentielle, son but, qui est plus du bon sens, de la nécessité politiques qu'une certitude d'avoir un destin, comme le lui reproche Eva Joly. 

 

Gagner cinq points jusqu'à la clôture de la campagne

Il reste trois semaines, juste trois semaines. Il faudrait pour, qu'en trois semaines, Bayrou gagne les dix points nécessaires, et au moins cinq jusqu'au dernier sondage "autorisé" et publiable du 20 avril. Une campagne plus pugnace sans doute. Difficile quand les medias nous rabâchent que "personne ne parlent de la dette", alors que Bayrou en parle abondamment, et que son référendum qui instaure l'indépendance dela Justiceet des medias, tout comme ses propositions de justice sociale et fiscale, bien pus audacieuses que celles de M. Hollande, sont passés sous silence. Il doit "cogner" contre les dérives qui dénaturent la campagne -mais en restant lui-même, un homme pondéré, juste- parce que les Français aiment les candidats qui "cognent", politiquement. C'est cela qui, parait-il, fait le succès de MM. Mélenchon et Sarkozy. Mais ils aiment aussi les personnes honnêtes et de sang-froid. Un accident, une faute grave  dans le parcours d'un deux fébriles "favoris", doit survenir parce qu'on ne peut y avoir trois candidats au-dessus de 20% (il n'y a qu'un exemple, 1969). Des événements importants pourraient mettre en évidence les qualités de M. Bayrou. Et surtout, une prise de conscience et un esprit de responsabilité chez les Français. Tout le monde s'accord sur le fait que Bayrou avait prévu la crise de la dette. Le Point voit en lui un "Prophète". En fait, plus qu'un homme, lucide, et non "devin", il a ceci qu'il est du peuple, -c'est le seul parmi les candidats à plus de 5%- qu'il parle vrai, sans artifice, sans privilégier la communication. C'est sa faiblesse, pensent la plupart. Si cela devenait un atout au sprint final? Sa force: Il est surtout l'homme "de la conscience et de la responsabilité", socle de la démocratie selon Marc Sangnier, l'homme d'un courant de pensée à la fois très laïc, social, ouvert et fondé par des chrétiens républicains, à qui il se réfère dans sa campagne. Les jeunes générations l'ignorent souvent, mais c'est ce courant, cette famille d'esprit qui a dénoncé Munich quand les socialistes l'approuvaient, qui a permis au pays de se rassembler àla Libération, d'abord sous la houlette du général De Gaulle, puis sans le général, avec socialistes et communistes, qui a façonné -avec d'autres- le modèle social français. Les conditions historiques sont différentes; La gravité de la crise -emploi, salaires, logement, école, sécurité, délocalisation, risque de nouvelles guerres au Moyen-Orient- commande néanmoins une nouvelle forme d'unité nationale. Les Français disent la vouloir. Bayrou, seul, la propose clairement, sans que cela signifie, comme 'l"ouverture" de Sarkozy en 2007, un triste numéro de débauchages individuels, mais en séduisant un pays par son projet, pragmatique de "majorité centrale".

 

Une "première"

Dans l'histoire, presque quinquagénaire des élections d'un président au suffrage universel, il est arrivé plusieurs fois qu'en trois semaines les deux favoris des sondages ne soient pas qualifiés. Il est arrivé maintes fois qu'un candidat y gagne ou perde plus de 10%, parfois 15. La conjonction des deux serait une première. Sans doute. Mais il faut toujours commencer....La politique n'est pas une science exacte.

 Pour mieux comprendre, un retour sur le passé. En 1965, le général De Gaulle était ultra favori. Il n'empêche, à trois semaines du premier tour, le 16 novembre, l'IFOP lui donnait 61%, il finit à 44,6%, soit 16,4% de perdu. En 1969; le centriste Alain Poher était à deux semaines du scrutin à 35%, et donné vainqueur à tous les coups contre Georges Pompidou. Jacques Duclos, le communiste était à 10%. Au soir du premier tour, Poher faillit bien être battu par Duclos (23,3% contre 21,3%, soit 11,7 points de perdus pour Poher, 11,3 de gagné pour Duclos).  

  En 1974, le cas est le plus flagrant. Le gaulliste Jacques Chaban-Delmas était à 29%, le 9 avril, selon l'IFOP, et qualifié pour le second tour du 17 mai. Nous savons ce qu'il advint. En raison d'une feuille d'impôt et de l'appel d'un certain Jacques Chirac penchant pour Valéry Giscard d'Estaing, il se retrouva , le 5 mai, avec 15,%. 14% et une qualification contre Mitterrand, candidat de la gauche s'étaient envolés.

  En 1981, il apparaissait dès janvier que François Mitterrand affronterait Valéry Giscard d'Estaing au second tour. Mais, paradoxalement, ce furent des mois d'ascension pour Georges Marchais qui, selonla Sofres, avec 19%, talonnait Mitterrand (21,5) au dernier sondage. Finalement 10,5 points les séparèrent (respectivement 15,3% et 25,8%). De tels chiffres montrent que, même les sondages du dernier jour ne sont pas toujours fiables. 

1995. Dès fin février, Chirac devançait Edouard Balladur. Mais, le 4 avril, l'IFOP prévoyait un deuxième tour entre les deux "amis de trente ans" (26% pour Chirac, 20% pour Balladur, 18,5 pour Lionel Jospin). Trois jours plus tard, le CSA livrait des chiffres comparables. Le 24 avril, Jospin est premier à 23,2%!Tout était chamboulé.

  2002 reste le scénario le plus incroyable. Un sondage IFOP, le 30 mars, place Jean-Marie Le Pen à 10% (en recul de deux points)  à 10%, à égalité avec Arlette Laguillier (+2%)!! C'était une montée de Laguillier comparable peut être à celle de Mélenchon actuellement. Plus intéressants encore, le 20 avril, veille du scrutin, les tout derniers sondages, interdits de publication, plaçaient Le Pen à 12-13%. Or, Le Pen était bien au second tour. 2007 nous apprend surtout que Bayrou aurait pu, déjà, gagner. Mais les socles de Sarkozy et Royal, très proches de leur résultat final, étaient bien plus solides que ceux de Sarkozy 2012, qui court après l'extrême-droite reconstituée et non jugulée comme il l'espérait; et Hollande, qui bénéficie lui, du soutien des caciques et de l'appareil PS, au contraire de son ex-compagne, mais mène une campagne lézardée de toute part, fébrile. Signe du danger à ses yeux de Bayrou, il a chargé Arnaud Montebourg de le discréditer. Il ne prend pas ce genre de peine contre ses autres adversaires, même si la montée de Mélenchon l'horripile. 

Rien n'est jamais acquis. De chacun cela convient. En écoutant le Journal de France 3 quand j'achève cet article, dimanche 1er avril,  les journalistes et les invités ne cessent de dire que les candidats ne parlent pas des vrais problèmes. C'est totalement faux. Chacun admet que François Bayrou a mis l'accent, en 2007, sur la gravité de la dette et des déficits. Avec un brin d'honnêteté nul ne peut occulter le fait que, dans cette campagne aussi, François Bayrou s'est attaché à mettre les graves problèmes que rencontrent les Français au coeur de la campagne, refusant toute diversion, toute illusion, toute volonté de division. Les Français, nous disent les sondages, lui en savent gré. Sa volonté de rassembler est saluée. Sa personnalité est populaire, appréciée. Sa sincérité non plus que sa compétence ne sont mises en doute.

  Un tiers de Français, chiffre terrible, souhaiteraient s'abstenir. Des millions de gens hésitent à voter Bayrou, en commençant des phrases par "Je voterai pour lui si....". Il convient que ce conditionnel, qui signifie enfermement dans le clivage droite-gauche, s'annule. Pas facile en trois semaines. Possible.

 

                  Jean-Michel Cadiot

                  (Journaliste, écrivain)

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