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16/04/2011

Pour un gouvernement mondial, par Jacques Attali

 

Attali_gouvmonde.jpgJacques Attali, fervent partisan d’une vraie gouvernance mondiale, d’une monnaie mondiale, d’une démocratie à l’échelle mondiale, vient de publier chez Fayard « Demain, qui gouvernera le monde ? ». En fait, ce titre est inapproprié car ce n’est pas à cette question que répond le livre, mais plutôt dans l’ordre :

 

1- Quelles catastrophes vont encore nous tomber dessus si nous continuons ainsi dans un tel chaos, dans un concert des nations sans chef d’orchestre, jouant le sauve-qui-peut, la préservation des intérêts de chacune à court terme au détriment de l’intérêt général à long terme ? Une vision d’avenir effrayante, des projections argumentées par des chiffres imparables … Désordres financiers en chaîne, démographie hors de contrôle, guerres en cascade, pénurie de matières premières et de denrées alimentaires, destruction de la nature et des espèces, chocs probables d’astéroïdes,… rien ne nous sera épargné d’ici 2030 si le monde continue ainsi sa course.

 

2- En quoi les pouvoirs politiques, cantonnés au niveau des nations et parfois de continents (Europe) sont devenus impuissants face au pouvoir grandissant des marchés dans la mondialisation, de la pieuvre des mafias et du terrorisme, des pandémies ? En quoi ce qu’on appelle « la communauté internationale », l’ensemble des ONG et institutions internationales (ONU, OMC, OIT, FMI, Banque mondiale, les Gx, etc.) est insuffisant, mal coordonné, souvent inefficace, parfois illégitime sur le plan démocratique, pour résoudre les immenses défis écologiques, démographiques, alimentaires, sanitaires, énergétiques, économiques et financiers, météorologiques, etc. qui surgissent en même temps ?

3- Quel seraient la structure et le mode de fonctionnement d’un gouvernement mondial idéal, avec légitimité démocratique et doté de moyens d’action appropriés, de pouvoirs de sanction, qui au-delà d’un dispositif permettrait d’élaborer, de construire, de financer de véritables projets mondiaux d’intérêt général, de préserver les biens publics, d’assurer à tous un accès équitable à l’eau, à l’énergie, aux matières premières ?
Un projet fédéral et fédérateur, qui assure la subsidiarité (les Etats nationaux et supranationaux comme l’Europe délégueraient au gouvernement mondial uniquement les compétences qui relèvent des problèmes qui ne peuvent être résolus qu’à ce niveau supra). Envisager un Parlement élu par les citoyens du monde, un Sénat représentant les nations, une chambre garantissant les intérêts des générations futures sous tous les aspects, un gouvernement exécutif nommé par les trois chambres, un système judiciaire crédible …

4- Comment passer de la situation actuelle à ce gouvernement idéal ? Il ne s’agit pas de casser les instances multilatérales existantes mais de les transformer et de les faire évoluer tout en les complétant vers le gouvernement idéal, en garantissant leur coordination, la cohérence de leurs actions : par exemple le FMI deviendrait ministère des finances du monde, la BRI la Banque centrale mondiale, avec une monnaie fondée sur trois piliers : le dollar, l’euro, le yuan, la Banque mondiale le financier des biens publics mondiaux et l’acteur de la croissance planétaire. Le regroupement de peuples, de nations, dans des ensembles régionaux pas nécessairement disjoints (par exemple la Turquie pourrait à la fois être membre d’une Union européenne et d’une Union orientale, ou encore des regroupements sur la culture et la langue, sur des thèmes tels que le nucléaire ou la production de matières premières,…). Sans oublier les nouvelles formes d’action citoyenne transnationale dans une démocratie mondialisée, avec l’aide d’Internet et des réseaux sociaux.

5- Quelles réformes proposer et quels chantiers prioritaires lancer ?

 

Pour ne pas tout dévoiler et vous laisser lire le livre, j’en resterai là. Un livre indispensable recommandé à tous, lucide et constructif par ses propositions crédibles. Voir aussi cet article des Echos, et écouter les émissions sur France Culture et sur BFM.

Pour acheter ce livre, aller de préférence chez votre libraire pour soutenir le commerce de proximité, sinon ici sur Internet.

« Un jour, l’humanité comprendra qu’elle a tout à gagner à se rassembler autour d’un gouvernement démocratique du monde, dépassant les intérêts des nations les plus puissantes, protégeant l’identité de chaque civilisation et gérant au mieux les intérêts de l’humanité.
Un tel gouvernement existera un jour. Après un désastre, ou à sa place.
Il est urgent d’oser y penser, pour le meilleur du monde.
» Jacques Attali.

11/04/2010

Réchauffement+Pollution+Dette+retraites+chômage : un cocktail explosif

 

 

Nous sommes conscients des épées de Damoclès pointées aux dessus de nos têtes, mais c'est la concomitance de l'imminente menace de ces épées qui risque de déclencher une bombe :

 

 

 

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-         Celle du réchauffement climatique qui oblige préventivement à investir dans de nouvelles énergies durables, non émettrice de CO2, en économie d’énergie,

-         Celle de l’atteinte à l’environnement et à la biodiversité, qui oblige à investir aussi dans la protection de l’environnement, dans une agriculture durable et non agressive pour l’environnement, plus biologique et faisant moins l’usage d’engrais chimiques et de pesticides, dans une gestion durable des ressources de la planète et de l’accès à l’eau.
Ces deux risques, de plus en plus conscientisés par la population mais jugés lointains, sont maintenant considérés de plus en plus rapprochés, toucheront nos propres enfants et petits enfants et commencent déjà à se concrétiser aujourd’hui par des perturbations, cyclones, inondations.

-         Celle de la dette publique, qui avait déjà atteint un niveau considérable en France, avec un coût de charge d’intérêt qui s’élevait déjà à 3% du PIB avant la crise (environ 50 milliards d’euros, équivalent à tout l’impôt sur le revenu), sans compter le nécessaire remboursement du capital (ce qui équivaut à obérer 3% de croissance, car cet argent aurait pu être utilisé à autre chose ou à une réduction d’impôt). Le déficit public, qui atteignait 3%, limite maximale autorisée par le traité de Maastricht, a atteint 7,5% en 2009 et va atteindre 8% en 2010, pour descendre à 6% en 2011, 4,6 en 2012 et 3% en 2013. Or la dette publique, qui était de 1250 milliards avant la crise fin 2007, à atteint 77,6% du PIB en 2009, est estimée à 1500 milliards fin 2010, du fait de l’accroissement du déficit dû en partie à la crise du fait du plan de relance et de la baisse des recettes en impôt, suite à la dégradation de la situation des entreprises et des ménages, et en partie au creusement devenu endémique du déficit de fonctionnement, de la dette sociale (et encore, le déficit public devrait être de 20 milliards de plus et la dette de la Sécurité Sociale très diminuée si l’Etat daignait rembourser ce qu’il doit à la Sécurité Sociale …). Il faut donc logiquement s’attendre à une hausse notable de la charge financière des intérêts sur cette dette de 20% à niveau égal de taux, soit une charge financière de 3,6% (en fait ce calcul est simplifié car la dette a été contractée par des emprunts publics sous forme d’OAT et de bons du Trésor de différentes durées à différents taux et leur renouvellement dépend de l’échéancier des tombées d’emprunt, ce qu’on peut calculer précisément en ayant toutes les information sur le site de l’AFT (Agence France Trésor). Cependant, les taux ayant été relativement bas les dix dernières années, en ce moment à 3,40% pour les OAT 10 ans, cette hypothèse est optimiste. Les taux peuvent à tout moment remonter, comme on le voit pour la Grèce, si le risque souverain augmente, renchérissant le coût de la nouvelle dette, tout en dépréciant la valeur de l’ancienne dette à taux plus faible … Pour que cette dépréciation se concrétise en baisse de la dette, il faut rembourser cette dernière par anticipation. Mais s’il est nécessaire de réemprunter, même moins grâce à la plus value, à un taux plus élevé, la charge financière annuelle à court terme augmente …

-         Celle des retraites, gros dossier à venir du gouvernement, qui fera l’objet en 2010 d’une réforme importante. En 1970, on comptait 3 cotisants pour un retraité. Ce ratio est tombé à 1,9 cette année et continue sa chute. En 2040, il devrait être compris entre 1,3 et 1,7. Le montant moyen de la retraite était de 1288 euros par mois fin 2004 (1617 euros pour les hommes et 782 euros pour les femmes). En l’absence de réforme, les taux de remplacements nets des prélèvements sociaux (retraites en % du dernier salaire) vont se dégrader. Dans l’hypothèse d’un retraite à 65 ans pour une carrière continue de 40 ans, ce taux passerait, entre 2003 et 2050, de 83,6% à 73,5% pour un non-cadre du privé, de 64,1% à 53,2% pour un cadre du privé, mais de 68,7% à 69,2% pour un fonctionnaire territorial. Pour sauver le régime par répartition actuel financé par les cotisations, sur la base de l’évolution démographique subie (nombre d’actifs/nombre de retraités), nous savons qu’il faut jouer sur trois paramètres : le niveau des cotisations, le niveau des reversions de retraites et la durée des cotisations (donc l’âge de départ à la retraite compte tenu du vieillissement de la population). Sachant qu’on peut envisager de nouveaux paramètres : de nouvelles sources de financement (TVA sociale, taxe sur le capital), une politique d’immigration ou d’incitation forte à la natalité pour augmenter le nombre d’actifs (à condition qu’ils aient du travail !). L’équation est imparable, implacable. Les solutions préconisées de retraites par point, engendrent de la souplesse au dispositif, permettant à chacun de choisir ses propres paramètres, mais en subissant de toute manière l’équation. Quant au système de retraite par capitalisation, système anglo-saxon qui suppose un fonctionnement assis sur des capitaux considérables gérés par les fonds de pension investis en bourse, en actions et en obligations, il n’assure par une solidarité intergénérationnelle, étant plus dans une logique du chacun-pour-soi. Il comporte aussi des risques de dégradation des pensions suite à la chute des bourses (les retraités américains ont vu leurs pensions se dégrader de 20 à 40% suite à la crise financière), subit de la même manière un risque démographique comme l’on démontré des économistes (le rachat des parts aux retraités liquidant leur pension par moins d’actifs faisant baisser les prix d’achat) et nous interroge sur le modèle de société qu’il implique. En effet, l’exigence de forte rentabilité des fonds propres, dit ROE (Return On Equity), la forte pression des actionnaires sur les grandes entreprises et sur les banques pour atteindre des taux de rentabilité irréalistes (de l’ordre de 15% alors que la croissance de l’économie n’était que de 5% pendant les 10 et même 20 dernières années, surtout dans cet environnement concurrentiel des marchés financiers) proviennent surtout des fonds de pension qui gèrent l’épargne des assurés, des retraités et des futurs retraités, plus encore en termes d’enjeux que les actionnaires fortunés des entreprises. Les fonds de pension détiennent 15% de la richesse mondiale en 2006, les investisseurs étrangers, majoritairement des fonds de pension, détiennent 50% des actions du CAC40 (voir cet article) ainsi que 42% du patrimoine immobilier d’entreprise en France (voir cet article) et 40% du patrimoine immobilier parisien !

-         Et enfin celle du chômage et de la récession, qui s’aggravent fortement avec la crise, le taux de chômage atteignant un niveau de 10% en Europe et en France. Comme je l’avais estimé dans un article l’an dernier sur le bilan financier mondial de la crise, qui pointait sur les conséquences de la crise, extrapolait des chiffrages, une baisse de 1 point de croissance se traduit en une perte de recettes publique d’environ 0,5 points, aggravant le déficit public d’autant. Comme le décrivent une étude de Natixis et une étude récente du Pôle emploi reprenant les chiffres de l’Insee, après une croissance de 2,4% en 2006 et de 2,3% en 2007 (avant la crise financière), devenue quasi-nulle en 2008 (+0,3%), l’année 2009 restera dans les mémoires comme une année noire en terme d’activité.  le PIB s’est en effet contracté de 2,2%, soit la plus forte récession enregistrée depuis l’après-guerre. Les destructions d’emplois devraient se poursuivre tout au long de 2010, permettant d’estimer une croissance de 1,6% en 2010 et de 1,4% en 2011.

-         il y a même une 6ème épée de Damoclès : celle du vieillissement de la population, pesant gravement non seulement sur les retraites mais aussi sur l'assurance maladie. Les progrès considérables de la médecine ont permis d'allonger la vie mais pas forcément de rester en bonne santé dans la dernière étape du 4ème âge : Alzheimer, diabète, cancer, maladies cardio-vasculaires ... Comme le montre une étude sur l'impact du vieillissement sur les dépenses de santé, la consommation de soins est maximale dans les deux années qui précèdent la mort quel que soit l’âge du malade et dépasse souvent le coût de santé de la personne sur la totalité de sa vie précédent ces deux années ! les sujets âgés de 78 ans ou 79 ans en 2000 dépensaient deux fois plus qu’un patient du même âge en 1992.  La logique malthusienne voyait une régulation naturelle d'une surpopulation face aux ressources alimentaires, par les guerres et les épidémies. Est-ce que de nouvelles pandémies (grippe, ...) ou une généralisation de l'eutanasie volontaire (on se rappelle du roman de science fiction "Soleil Vert" ...) donneront raison à Malthus ?

 

Ce dont nous devons maintenant prendre conscience, c’est de la concomitance imminente de ces risques, qui non seulement convergent au même moment dans les prochaines années, mais aussi de la réaction en chaîne, tel dans un réacteur nucléaire, entre ces risques, du fait de leur interdépendance :

 

-         plus de chômage et récession, allant aussi avec stagnation des salaires, c’est moins de recettes fiscales, donc plus de déficit et plus de dette, et moins de cotisations pour les retraites. Le chômage des seniors est aussi incompatible avec la prétendue solution de prolongation de l'âge de la retraite ou des durées de cotisation, qui se traduira au mieux en transfert de déficit entre la caisse des retraites et la caisse du Pôle Emploi ...

-         plus de déficit public, c’est plus d’impôts sur les générations futures actives si la croissance n’est pas au rendez-vous,

-         une augmentation des cotisations retraites sur les générations futures sera-t-elle soutenable en même temps qu’une augmentation des impôts, de surcroît dus aux générations précédentes qui ont vécu à crédit, finançant des dépenses de fonctionnement, leurs déficits sociaux, par de la dette ? La révolte des jeunes risque de se retourner contre leurs parents, contre les retraités, dégénérant en conflit entre générations …

-         l’augmentation du déficit entretient l’augmentation de la dette et donc de la charge financière de la dette et donc, du déficit,… Le piège infernal se referme sur nous. L’Etat emprunte déjà pour rembourser les intérêts de sa dette. Effet boule de neige, comme celui de la pyramide de Ponzi pratiqué par Bernard Madoff .

-         plus d’investissements dans le développement durable et la protection de l’environnement permettrait de générer des emplois et de contribuer à la croissance, mais au prix d’un accroissement de la dette pour financer cet investissement, donc de la charge financière de la dette et des impôts futurs. Ce coût additionnel sera-t-il compensé par la croissance générée par ces nouveaux emplois ? Il faut absolument en faire d’avance le calcul et en connaître la rentabilité escomptée à la fois dans le court terme et à long terme.

 

Si nous sommes entrés dans la crise économique qui a suivi la crise financière, ce n’est rien à côté de ce que nous allons vivre dans les prochaines années. Nous allons probablement entrer dans une très grave crise sociale. L’étincelle qui peut déclencher l’explosion pourrait être une brutale remontée des taux d’intérêt, notamment dans la continuité de la crise de la dette publique grecque qui risque de contaminer d’autres pays européens comme le Portugal, l’Espagne, la France, sans oublier la Grande Bretagne. Le déficit public s’aggravant brutalement et les marchés financiers exigeant des garanties au risque d’augmenter encore les taux d’intérêt exigés sur la dette souveraine, il faudra payer. Arrivera-t-on à faire payer les riches et dans quelle proportion ? Les classes moyennes et plus défavorisées vont forcément souffrir et se rebeller fortement contre les riches, contre les injustices sociales, de même que les jeunes contre les vieux.

 

Les hommes politiques en responsabilité et les partis politiques vont-il oser dire la vérité aux Français et proposer des plans d’actions concrets ? Pour le moment cette vérité, qui n’est pas bonne à dire sous peine de démoraliser les Français, sourd insidieusement mais n’est pas encore franchement avouée et ceux qui l’annoncent, comme François Bayrou ou Jacques Attali, sont montrés comme les Cassandre, voir des populistes attisant les peurs.

 

Les discours politiques sont actuellement dérisoires, axés sur les luttes de clans, sur les questions d’alliances, de droitisation de la droite, de gauchisation de la gauche, d’explosion du ou des centres … François Bayrou, depuis les élections présidentielles, est sans doute l’homme politique qui avait eu la meilleure vision prospective de cette concomitance des dérives de la financiarisation de l’économie, de la dette et du déficit public, de la menace sur les retraites, du report insoutenable de ces problèmes sur les générations futures, du devoir de dire la vérité aux Français, de la nécessité d’une prochaine unité nationale de toutes les forces politiques afin de résoudre ces questions non clan contre clan mais tous ensemble. Sa mise au ban actuelle du terrain de jeu politique par ses concurrents et par la sphère médiatique est-elle raisonnable et responsable ? Quand sera-t-il enfin écouté ? En tout cas, il va falloir du cran et du courage au futur président de la république, car ça ne va pas être de la tarte ! Qui aura encore envie d’être candidat en 2012 ?

 

 

03/12/2009

L’altruisme intéressé est-il un humanisme ?

Samedi 28 novembre 2009 s’est tenue une journée de débats, organisée par les Gracques, Think-Tank progressiste de centre-gauche, sur le thème « Quel nouveau contrat social dans le monde et la France de l’après-crise ? ». Différentes personnalités, philosophes, économistes, diplomates, écrivains,… ainsi que des personnalités politiques comme Manuel Valls, Anne Hidalgo, Marielle de Sarnez ou Jean-Vincent Placé, ont participé à des tables rondes devant un public attentif, pour marquer une pause de réflexion, tirer des enseignements des causes et des symptômes des crises économiques et financières qui ont ébranlé la stabilité du monde.

Jacques Attali a conclu la journée. Sa vision du monde est plutôt pessimiste. Il déplore l’inefficacité du « G vain », des annonces surtout médiatiques au niveau international, comme national et européen, qui ne s’attaquent pas réellement à la racine des problèmes, aux causes des dysfonctionnements, que ce soit sur le sujet du réchauffement climatique et de la protection de la planète avec les difficultés annoncées du sommet de Copenhague, ou sur la régulation internationale des banques et des marchés (on aurait dû séparer les banques de dépôts et les banques de marché notamment), les paradis fiscaux, les rémunérations des traders, l’excès des dettes publiques qui reporte à demain et sur les générations futures les problèmes financiers d’aujourd’hui, …

Jacques Attali confirme que nous trouvons bien à un tournant de civilisation, à un moment où nous pressentons les risques de disparition de cette civilisation, comme d’autres avant la nôtre en d’autres temps. Seul un changement de comportement peut nous sauver : l’altruisme, un sens de l’intérêt général plus fort que notre intérêt particulier, car ce dernier est mis en cause, si le premier n’est pas respecté. Selon lui, nous serions contraints à devenir altruistes par intérêt. Il disait déjà en 2007 dans un entretien pour Le Monde des religions :
«Je ne comprends pas le sens du mot responsabilité, je préfère dire « altruisme intéressé ». Aujourd’hui, ce qu’on appelle la compassion et l’altruisme ne sont absolument pas de l’altruisme. On est intéressé à ce qu’il n’y ait pas de tsunami ou de maladies génétiques parce qu’on est soi même touriste et qu’on a des enfants, mais les problèmes au Darfour n’intéressent personne. L’altruisme intéressé est le point de passage entre la liberté et la fraternité. Je crois que notre civilisation ne survivra que si elle est capable de faire en sorte que chacun trouve son bonheur dans le bonheur des autres. »
Cette dernière phrase est très belle et très prophétique par sa gravité et la vérité qu’elle inspire. Cependant, on peut s’interroger sur ce type d’altruisme qui serait non pas « naturel », ressenti par compassion, par élan de fraternité, mais « intéressé », c'est-à-dire résultant d’un raisonnement, d’une relation donnant-donnant, procédant en fait d’un comportement individualiste et égoïste. La formule est en elle-même un oxymore, l’altruisme désignant l'amour désintéressé d'autrui (définition du Petit Larousse). C’est une disposition de caractère qui pousse à s'intéresser aux autres et se montrer généreux et désintéressé, se dévouer pour l’autre sans attendre en retour. Or, l’empathie, l’amour, la fraternité, ne se commandent pas, de peuvent être ressenties par conviction ou argumentation. Selon Blaise Pascal (cf Les Pensées), ces sentiments, de même que la foi, appartiennent au troisième ordre, distinct de l’ordre de la raison (« Le cœur a ses raisons que la raison de connaît pas »), distinct également de l’ordre du pouvoir et des corps. Pascal distingue en effet trois ordres différents dans son approche anthropologique de l’homme :


1- l'ordre des corps, du pouvoir et de la chair, où règnent la force et la concupiscence, l’amour du pouvoir et des richesses. Il procède de la représentation du réel, des plaisirs terrestres, du désir et de l’image ou de la représentation que l’on se fait de la force, de la puissance, de l’ascendant sur l’autre ;


2- l’ordre de l’esprit ou de la raison, ou encore l’ordre de la science, où règnent la curiosité, la logique et les démonstrations ;


3- l’ordre du cœur ou de la charité, qui est aussi celui de la foi, de la religion, où règne l’amour et la grâce. Il procède du mystère, de l’intuition, de la transcendance et se manifeste dans le « don de soi » pour se réaliser dans l’autre.


Ces trois ordres sont disjoints. Chaque ordre a sa logique interne, ses valeurs, son moteur, ses « concupiscences » comme le dit Pascal. L’erreur consiste à croire qu’on peut brouiller les ordres et vouloir faire reconnaître dans un ordre des valeurs ne pouvant l’être que dans un autre. Le principe de laïcité procède de cette séparation entre l’ordre de la foi, de la religion, et celui de la politique et du pouvoir, de l’Etat.
Pascal établit aussi une hiérarchie dans ces ordres : « Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi ; et les corps, rien.
Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d'un ordre infiniment plus élevé. »


Cependant, cela ne l’a paradoxalement pas empêché de faire une magistrale démonstration, appelée « le pari de Pascal », visant à convaincre les athées de l’existence de Dieu « par intérêt » :
« Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude; et votre nature a deux choses à fuir: l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, en choisissant l'un que l'autre, puisqu'il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant choix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter. »
— Pensées, Blaise Pascal (1670)


Le raisonnement de Jacques Attali me fait donc penser au pari de Pascal. Même si l’altruisme est rarement dans les comportements « naturels » des hommes dans notre société individualiste dont les valeurs sont plutôt matérialistes (relevant du premier ordre), notre conscience et notre responsabilité, par logique déductive (procédant du deuxième ordre), doivent nous convaincre d adopter une attitude altruiste, que ce soit à l’égard de la protection de l’environnement, dont la destruction nous nuit, à l’égard des générations futures (y compris pour l’endettement public abyssal) ou encore en termes de solidarité, de réduction des inégalités, qui peuvent devenir dangereuses, générer de la révolte, de la délinquance, de l’insécurité.
Rappelons d’ailleurs que Jacques Attali avait écrit une biographie de Pascal « Blaise Pascal ou le génie français », dont l’image figure en page d’accueil du site Internet de l’auteur.

S’il produit le même effet que l’altruisme naturel, l'altruisme intéressé n'est donc pas à rejeter. On peut même lancer la mode de l'altruisme et le souci de l'image que l'on donne de soi motivera peut-être les riches et puissants à être généreux et protecteurs des faibles (Bill Gates et Warren Buffett ...). Le peuple, par mimétisme, cherchera aussi à se montrer altruiste et qui sait, à force de mimer l'altruisme, finira par se croire et par devenir vraiment altruiste ...
Cependant, un altruisme sous contrainte, ou de raison, ou encore de mode, s’il est salutaire pour sauver la planète, inciter à faire décroître les inégalités et apporter la paix, il ne pourra pas réellement apporter le bonheur, que seul un altruisme naturel, réellement tourné vers l’autre, peut nous permettre d’atteindre. Mais pour y arriver, il faut entrer dans une autre dimension, celle du troisième ordre de Pascal !

L’organisation de la solidarité, de la redistribution par l’impôt et par des services publics, de la régulation, grâce à l’Etat médiateur, corrige et prévient des abus mais ne remplace pas le lien social, la relation humaine. Parfois, elle peut même distendre ce lien social et le lien entre générations : je m’acquitte de l’impôt et délègue à l’Etat le soin de le redistribuer aux plus démunis, je paye mes cotisations retraites et chômage et m’attends à recevoir en retour, de même que je peux m’affranchir de porter soin à mes aînés ou à mon voisin chômeur. Or retrouver le sens de la relation humaine, remettre l’homme au centre pour son épanouissement, son accomplissement dans la relation de moi à l’autre, de moi vers l’autre, est essentiel pour atteindre le bonheur, cet élan vital.

N’est-ce pas essentiellement cela, la différence entre le socialisme et l’humanisme ?

 
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