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06/11/2010

« La Grande Régression » (Jacques Généreux) : Décryptage (2ère partie)

Voici la suite annoncée d’un 1er article publié le 1er novembre 2010, qui résumait et commentait la partie du dernier essai de Jacques Généreux consacrée à la régression économique et écologique. « La Grande Régression » est un livre remarquable dont je recommande à tous la lecture et encourage réflexions et débat sur ce thème du modèle de société.

Attachons-nous à présent à suite de ce livre, consacrée à la régression sociale, morale et politique, qui accompagne la régression économique et écologique.

 

1- Un diagnostic clairvoyant, étayé par une analyse anthropologique

Pour comprendre l’évolution des sociétés humaines, depuis les sociétés primitives, puis traditionnelles, jusqu’aux sociétés modernes, post-modernes et même ce que l’auteur appelle « l’hypersociété », il nous faut remonter le temps, revisiter l’histoire. Jacques Généreux aborde le sujet par une approche anthropologique très intéressante, remonte aux motivations profondes de l’être humain et de ce qui le relie aux autres, à la société, pris dans une tension dialectique entre l’aspiration à la liberté, à l’autonomie, à une émancipation, et le désir de créer des liens sociaux, d’exister par l’autre, par les autres.

Il démontre que la société industrielle moderne était déjà dans sa genèse une formidable machine à dissocier et à dissoudre l’alliance entre les hommes. L’impulsion dominante du capitalisme pousse vers une « dissociété » plus individualiste, éclatée par la compétition et l’inégalité. Poussé à son extrême ces trente dernières années, le système capitaliste a été le théâtre d’une déconstruction des liens sociaux qui rassemblent les individus en communautés humaines et les communautés humaines en une grande société.

A cette « dissociété », l’auteur oppose une « société de progrès humain », du « bien vivre ensemble », cherchant à concilier la liberté (être soi-même), l’égalité réelle (égale capacité des individus) et la fraternité (être avec, par et pour autrui, en solidarité), c’est à dire l’idéal républicain, celui d’une république non seulement sociale, mais aussi durable et écologique, ne s’arrêtant pas au bien vivre de la génération présente mais s’attachant à la préservation des générations futures. La conciliation de la liberté et de la cohésion sociale passe selon lui par l’intensification de tous les liens sociaux. Or, la culture occidentale moderne et notamment néolibérale contemporaine, a ancré dans les esprit que liberté signifiait indépendance, des autres et des normes sociales. Une forme d’individualisme, d’affirmation de soi pour exister en propre indépendamment des autres, une forme libertaire et finalement égoïste de l’expression individuelle, aboutissant à une atomisation des individus, considérés séparément avec chacun son intérêt particulier. Une société d’hommes faite d’une juxtaposition d’individus indépendants, plutôt que d’individus liés entre eux. C’est là que réside une première erreur conceptuelle de cette culture occidentale néolibérale, un faux postulat selon l’auteur, car la liberté réelle ne signifie pas pour lui « indépendance » et par là isolement mais au contraire « une émancipation par des liens qui libèrent »,c'est-à-dire, d’après ce que j’en traduis, une liberté exprimant une prise de conscience et des choix personnels dans un environnement social qui passe par une immersion de l’individu dans des normes sociales, lui-même soumis à un conditionnement au sein de groupes, de communautés avec lesquelles il entretient des liens, prenant ses repères dans un système de référence et d’éducation, dont il pourra s’affranchir ou prendre de la distance après et grâce à cette immersion, à la manière d’un enfant qui, d’abord complètement sous l’emprise de sa mère, de ses parents, va progressivement s’en détacher en grandissant dans sa famille et en s’ouvrant progressivement à d’autres relations, d’autres groupes.

Différents cercles relationnels nous lient aux autres (famille, école-voisinage-amis, travail, associations, pays, religion, humanité dans son ensemble…), comme dans une spirale concentrique (p.198). Jacques Généreux décrit le délitement des liens auquel on assiste dans ces différents cercles mis chacun sous tension et contaminant les autres cercles de ses propres tensions. La spirale qui fonctionnait dans un sens ascensionnel, mue par une sorte d’énergie positive, s’est soudain fragilisée à partir des années 70-80 puis a inversé sa marche. Par exemple les tensions au sein de la famille, où l’enfant apprend à grandir et à s’épanouir avec des très proches, ont été favorisées par la poussée libertaire, la multiplication des divorces, l’introduction de la télévision dans les ménages, la plus grande permissivité, le relâchement de l’autorité parentale, notamment dans l’éducation des enfants devenue plus difficile,… Ces tensions se sont transmises à l’école, qui elle-même joue un rôle essentiel dans l’apprentissage du lien social, de notre rapport aux autres, lieu de confrontation à l’altérité, à la différence sociale et culturelle des individus. Les parents ont délégué une part de leur responsabilité et de leur autorité à l’école, la perte d’autorité s’et transmise aux professeurs, le délitement moral, la poussée libertaire, l’individualisme (l’enfant-roi, libre de ses choix) et l’utilitarisme grandissant d’un système de plus en plus asservi à la cause marchande, à la course aux diplômes, à la fabrication de producteurs-consommateurs aux ordres des marchés, plutôt qu’à la défense des valeurs républicaines et à la formation de citoyens intelligents (dont les marchés n’ont que faire !), a opéré une mutation des méthodes d’enseignement et même des programmes éducatifs : les moyens dévolus à l’école publique se tarissent, les sciences humaines et sociales non directement rentables sont dévalorisées, un semblant d’instruction civique n’est maintenue a minima que pour satisfaire une clientèle électorale qui exige un retour à l’ordre moral, alors que les entreprises privées de soutien scolaire fleurissent et sont cotées en bourse (dont seules les familles fortunées peuvent se payer les cours ou celles payant d’impôt sur le revenu bénéficier de déduction fiscale)… Les écoles publiques sont peu à peu remplacées par des entreprises de formation répondant aux attentes des marchés.

Pour Jacques Généreux, combattre le désordre moral suppose (p.234) :

1- une société décidée à replacer l’intérêt général du « bien vivre ensemble » au dessus de l’intérêt personnel,

2- une société disposée à investir en priorité dans l’éducation et l’accompagnement de ses enfants vers l’âge adulte et la citoyenneté.

Or, les politiques néolibérales font exactement l’inverse. Une phrase p.235 résume l’orientation de leur action : « les néolibéraux  détruisent l’idée même d’intérêt général en faisant l’apologie permanente de la rivalité et du mobile de l’intérêt personnel, en déployant un système économique qui fait exploser les inégalités et qui ne profite qu’à une minorité dominante, en sauvant les prédateurs qui déclenchent le crises financières, en mettant tous les moyens de la puissance publique au service d’intérêts privés. » Lorsqu’elles invoquent la morale, ou la « moralisation du capitalisme » (qui est par essence amoral, sans morale du tout), c’est pure hypocrisie, pour détourner l’attention du désordre social, c’est un vœu pieu non suivi d’actions.

Or, une politique inégalitaire, injuste, qui favorise même les inégalités et engendre la pauvreté et la précarité, qui mène ainsi au désordre social, au développement de la violence, physique, verbale et comportementale (incivilité), de la délinquance, etc., développe aussi la peur et donc le besoin d’ordre, de protection, de sécurité. C’est pourquoi les gouvernements de droite qui promeuvent ces politiques gouvernent en même temps par la peur et favorisent les lois sécuritaires, répressives. « L’Etat pénitence mange l’espace et les moyens de l’Etat providence ». L’Etat gendarme enferme au lieu d’éduquer, lamine les libertés publiques au lieu de les protéger. Il a parfois même intérêt à nourrir la peur et fabriquer de l’insécurité, comme l’a fait l’administration Bush en fabriquant de fausses preuves démontrant la présence d’armes de destruction massive en Irak (on pourrait ajouter l’exemple des Roms, du discours de Grenoble de N.Sarkozy, rebondissant sur un fait divers pour associer insécurité et immigration et justifier une politique sécuritaire et d’exclusion). Or la peur de l’autre et le repli de protection sur des petits cercles de proximité, famille ou à défaut bandes de copains, sectes, … favorise le communautarisme ethnique et religieux (la quête du religieux retrouvant son sens premier, celui de relier les hommes), plus d’ailleurs par souci identitaire que motivé par la spiritualité et la foi.

La régression politique, traduite par des politiques de moins en moins au service de l’intérêt général et de la défense des valeurs républicaines, a aussi profondément atteint son fondement : la démocratie. « La presse ne joue plus son rôle de contre-pouvoir, les médias sont devenus une industrie marchande et un instrument redoutable de conditionnement psychique et d’embrigadement des masses, un authentique pouvoir mais sans le moindre contre-pouvoir »… « Les citoyens sont devenus plus bêtes, moins informés et moins autonomes ! Abrutis par la télévision, anesthésiés par la surconsommation, mal grandis dans un système scolaire sinistré par des décennies de néolibéralisme »… « La raison et la démocratie sont devenus des obstacles au déploiement de la cupidité des marchands et des gestionnaires de capitaux ». D’ailleurs beaucoup de citoyens ne s’intéressent même plus à la politique où l’on carrément rejetée par découragement et par dépit, par écoeurement des manœuvres politiciennes, des mensonges, des manipulations. Ils désertent les urnes et boudent la démocratie.

Face à ce constat, Jacques Généreux appelle les citoyens à un réveil, à une nouvelle Renaissance, celle du progrès humain.

 

2- Pour une nouvelle Renaissance, celle du progrès humain

Le titre de ce chapitre est prometteur. Hélas, sa lecture est décevante car plus que des propositions constructives nous indiquant un chemin à suivre pour faire évoluer le système vers un nouveau modèle, il est surtout un réquisitoire à l’égard des gouvernements qui se sont succédés dans ces trente dernières années, à gauche comme à droite, particulièrement critique envers les « pseudo-progressistes », les socio-démocrates, qui ont entretenu les mythes, qui se sont accommodés de l’économie de marché et en ont accéléré les effets dévastateurs en favorisant la dérégulation. Nos élites gouvernantes sont-elles atteintes d’une forme de « paralysie de l’entendement, d’asthénie de la pensée, d’aveuglement absurde » ? Ou bien sont-elles soumises au service d’intérêts particuliers d’une élite dominante ?

Quelques extraits (cités entre guillemets) :

Même ceux qui se proclament de « gauche », au Parti Socialiste, « dénoncent les symptômes mais pas la maladie, sans contester le système lui-même ». « Ils stigmatisent quelques méfaits de la mondialisation du capitalisme, mais pas le capitalisme ». Pas seulement les pseudo-progressistes en France mais aussi les Démocrates aux Etats-Unis, les travaillistes britanniques et toutes la social-démocratie européenne, n’ont rien fait pour contrarier la Grande Régression. « Ils l’ont même aggravée en Europe, en soumettant les nations, comme jamais, au dogme de la libre concurrence et au pouvoir de la finance »… « La gauche ne vise plus à transformer la société en vue d’un projet d’émancipation original ; elle cherche d’abord à gagner les élections ; elle vise ensuite la croissance économique nécessaire pour étendre les droits sociaux et la protection sociale »…

« Ainsi, à gauche comme à droite, la prospérité économique et l’expansion de la consommation deviennent les clés du bonheur des individus et de la société »… Finalement le clivage entre droite et gauche n’est plus si déterminant : « la gauche veut profiter de la prospérité pour réduire les inégalités, alors que la droite croit que trop d’égalité économique tue la croissance. Mais ce ne sont finalement que des débats techniques d’économistes ou de sociologues, qui portent plus sur les moyens que sur la philosophie et la finalité de l’action politique ».

Il est temps de mettre fin aux mythes et aux faux dilemmes :

- le mythe que « grâce à la croissance économique favorisée par le système capitalisme, le libre-échange mondialisé dans la compétition, soutenu par une financiarisation de l’économie, les individus pourront un jour satisfaire leurs besoins à satiété » ;

- celui que « chacun, tout en défoulant ses pulsions prédatrices dans la concurrence, contribuerait involontairement mais sûrement à l’abondance générale et, partant, à l’harmonie sociale » ;

- celui de « l’harmonisation spontanée des intérêts privés par les échanges, la pacification de rapports sociaux et internationaux par le doux commerce et le libre-échange, le marché libre autorégulé et dispensateur de tous les bienfaits individuels et sociaux ;

- « le faux dilemme, artificiellement construit sur une erreur anthropologique qui oppose les liens sociaux à la liberté, qui oppose la société à l’individu. Il convient au contraire de construire la liberté des individus grâce à la qualité et la diversité de leurs liens sociaux » ;

- enfin « le piège de l’Europe, qui souffre d’une démocratie affaiblie par des traités qui permettent d’établir des politiques publiques supranationales où les lois européennes priment sur les lois nationales, des lois initiées par la Commission européenne sans que les citoyens aient le pouvoir de les contester ou de les influencer par leur vote, des traités européens qui ont constitutionnalisé les politiques néolibérales, la libre concurrence généralisée, la libre circulation des capitaux et donc les pleins pouvoirs pour le capital ».

« Dans les faits, le capitalisme productiviste et le marché libre n’engendrent ni l’abondance, ni l’harmonie sociale »… »L’impasse productiviste, au lieu d’atténuer le dilemme engendré par l’impasse individualiste, ne fait que l’accentuer. Face à la déliaison sociale engendrée par le culte de la marchandise et de la compétition, les sociétés humaines retombent toujours sous l’attraction d’une restauration quelconque des liens sociaux, sous une forme communautariste ou étatique ».

 

Que propose l’auteur ?

Quelques lignes en fin du livre à partir de la page 267 : Une « nouvelle émancipation de l’humanité qui passe par une refondation anthropologique de nos conceptions de la liberté et de la société ». Une redéfinition de la liberté, qui ne serait pas « un désir d’autonomie au sens strict mais celui d’être libre de se lier aux autres, libre de choisir les modalités de son interdépendance naturelle avec les autres »… « L’émancipation passant par l’interaction ouverte des cercles relationnels, par le remplacement de liens aliénants par des liens qui libèrent ». Cette émancipation n’étant pas un mouvement naturel de l’humanité ; c’est un projet politique, un projet de civilisation ».

Pour cela l’auteur proclame que « la nouvelle république doit bannir autant le repli communautariste que l’homogénéité totalitaire (…) et s’engager dans le renforcement de tous les liens ». Une « révolution démocratique » qui devrait abolir la dictature de l’instant, de l’opinion et des médias imbéciles ou inféodés, qui devrait également nous prémunir contre le carriérisme politicien …

Il conclut qu’ « il ne reste quasiment plus un seul grand parti politique qui s’oppose à la régression. « Les citoyens ont le choix entre ceux qui organisent la régression, ceux qui l’accompagnent, ceux qui la déplorent comme une regrettable fatalité et les néofascistes qui font commerce du dégoût inspiré par les précédents. Pour autant il existe toujours des forces minoritaires dont l’offre politique pourrait, en théorie, répondre à la nécessité de bifurquer vers un autre chemin ».

L’auteur estime montrer par ce livre qu’une autre voie est possible et accessible. Qu’il suffit de le décider par son vote. Il ne cite à aucun moment le Parti de Gauche, dont il est co-fondateur avec Jean-Luc Mélenchon, mais l’appel au vote est bien évident.

Cependant, je reste sur ma faim concernant la description de « l’autre voie possible ».

 

3- Conclusion : une suite du livre sur les propositions alternatives ?

J’ai suivi l’auteur au fil de sa démonstration, de son argumentaire, sur son diagnostic, son constat des dérives destructrices et des dysfonctionnements du modèle de société actuel, que l’on peut appeler « néocapitaliste », déterminé sur le plan économique par l’économie de marché libre et concurrentiel dans la mondialisation et par le pouvoir des actionnaires, des détenteurs du capital, dont le moteur est le profit à court terme.

Concernant l’argumentation des causes de ces dysfonctionnements, je ne suis cependant que partiellement convaincue par l’auteur : il me paraît abusif d’attribuer les dérives du système au principe de « libre-échange » lui-même, de même qu’au pouvoir du capital. Le problème réside plutôt dans l’abus de l’utilisation de cet outil, dans la qualité des détenteur de ce pouvoir, de ce capital et dans les intentions de son utilisation, dans la mutation d’un capitalisme entrepreneurial visant une utilité économique et sociale vers une nouvelle forme de capitalisme, le capitalisme financier aboutissant à une financiarisation de l’économie, à une déconnexion entre les actionnaires et les entrepreneurs, entre les intérêts d’actionnaires financiers et ceux de l’entreprise, de son utilité sociale). Ainsi j’attribue les dérives plutôt aux excès, au manque de régulation d’un tel outil, ainsi qu’à une déculturation, une déresponsabilisation citoyenne, à un délitement des valeurs qui forge le lien social et l’adhésion aux principes de solidarité, à des contraintes et normes sociales (et environnementales) au profit de l’intérêt général.

Par ailleurs, je ne pense pas contrairement à ce que proclame l’auteur, qu’il y ait une volonté machiavélique d’une élite organisée, consciente des effets destructeurs du système, à le perpétuer, à développer chômage, précarité et inégalités, uniquement à son avantage. Je trouve nauséabonde une certaine théorie du complot de domination du monde (Trilatérale, Bildeberg, Le Siècle …) qui fleurit sur les blogs, qui entretient la peur et l’esprit de vengeance. Je déteste qu’on stigmatise des populations en faisant des amalgames, désignant d’une façon manichéenne les « bons » d’un côté et les « méchants » de l’autre, désignant les coupables : les riches, les banquiers, les médias, les hommes politiques, etc., faisant naître ou croître l’esprit de vengeance dans l’esprit des populations en souffrance, qui trouvent un défouloir aujourd’hui sur Internet, demain dans la rue et dans les urnes par un vote populiste de rejet qui ne sera pas forcément un vote d’adhésion à une reconstruction positive.

J’ai trouvé en conclusion du livre des recommandations visant à  renforcer tous les liens sociaux et à redéfinir la notion de liberté, mais je n’ai pas trouvé les réponses en termes de modèle alternatif et d’actions concrètes pour y arriver. Faut-il abolir le libre-échange tant décrié ? Faut-il sortir de l’Europe, mais comment peser sur l’ensemble du monde, comment inscrire un modèle de société national différent dans la mondialisation ? En s’en protégeant (protectionnisme) ou en généralisant un modèle expérimenté d’abord dans notre pays ? Faut-il imposer une nouvelle gouvernance aux entreprises ou les inciter à une recomposition de leur actionnariat et à un nouveau partage de leurs profits (fiscalement, réglementairement,…) ? Concrètement, que répondre au chômeur, à l’étudiant qui peine à trouver un travail et un logement, à l’agriculteur ou à l’éleveur qui subit de telles baisse de prix du lait ou de la viande qu’il ne couvre même plus ses frais et ne peux plus vivre de son travail ? Que penseront-t-ils de recommandations sur un modèle de société qui vise simplement « l’émancipation par les liens qui libèrent » et la nouvelle définition de la liberté ?

Et surtout, la question essentielle : sur quelles valeurs appuyer le modèle idéal, donnant la direction du projet de société ? Espérons qu’un prochain livre de Jacques Généreux apportera des réponses à ces questions.

Notons que, même s’il ne le dit pas dans ce livre, certains mouvements politiques aujourd’hui encore minoritaires, en dehors du Parti de Gauche et du Parti Communiste, ont fait ce constat des dérives du système tout en formulant des propositions d’évolution importante du modèle, en repriorisant les objectifs. J’en vois principalement deux: les écologistes et le Mouvement Démocrate. Ce dernier, dans le courant de pensée humaniste et démocrate porté par François Bayrou, a entamé une profonde réflexion de reconstruction, de propositions de réorientation des priorités et des moyens d’actions, en partant justement des valeurs et en remettant l’homme, le progrès humain, au centre du projet. Il décrit les axes de ce modèle dans son projet humaniste.

Il appartient à toutes les formations politiques de définir leurs valeurs prioritaires, leur projet de société, avant de décliner un programme. Alors, il sera passionnant de faire un véritable débat public sur ce thème du modèle de société, et cela pourra redonner au citoyen l’envie de l’engagement politique et l’espoir d’un monde meilleur !

 

Merci en tout cas à Jacques Généreux pour son intelligente et passionnante contribution !

 

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01/11/2010

« La Grande Régression » (Jacques Généreux) : décryptage (1ère partie)

Enfin un livre traitant globalement du modèle de société et même de notre civilisation !

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jacques-genereux.1178477426.jpgPar cet essai remarquablement argumenté et documenté, sous une rétrospective historique ainsi que le récent éclairage de la dernière crise financière devenue économique, Jacques Généreux dresse un constat implacable sur les dérives et la perversité du système capitaliste néolibéral dans la mondialisation, un système destructeur tant socialement que sur le plan écologique, voire de l’espèce humaine. Il explique en quoi de manière systémique, structurelle, la logique de ce système, basée sur le « pouvoir du capital » inscrit dans un contexte de libre-échange généralisé au niveau mondial, où règne la loi du plus fort à la recherche du profit à court terme, finalement la course au moins-disant fiscal, social, environnemental, nous entraîne inéluctablement vers plus d’inégalités, de misère sociale, de destruction de l’environnement, de délitement du lien social, pour le plus grand malheur de tous, … et au profit d’une minorité dominatrice.

Ce modèle économique dominant, marqueur de la civilisation occidentale qui s’est imposé aux Etats-Unis puis à l’Europe, au monde, et qui est maintenant adopté aussi par les pays émergents, notamment par la Chine, a pris son essor dans les années 1980 aux Etats-Unis et en Grande Bretagne avec les conservateurs néolibéraux (ère Reagan/Thatcher) et s’est particulièrement imposé suite à la chute du mur de Berlin (1989) et de l’URSS, renforcé encore par les gouvernements démocrates et travaillistes (Clinton/Blair et même en France avec des gouvernements socialistes, avec D.Strauss-Kahn et Laurent Fabius notamment) qui ont poursuivi les politiques de dérégulation financière, de privatisation, de libre circulation des capitaux dans la mondialisation, de mise en place des stock-options défiscalisés ...

Le système capitaliste, qui devait après la seconde guerre mondiale et pendant les trente glorieuses s’adapter à la société, à ses contraintes sociales et à son modèle républicain basé notamment en France sur un socle de services publics et de protection sociale, a opéré alors un renversement dans le modèle, devenant dominant et décidant désormais d’adapter les exigences sociales et l’intérêt général aux marchés, acceptant finalement que l’intérêt général soit asservi à la libre compétition des intérêts privés, devenu un dogme. Et alors, tout s’est accéléré, généralisé, selon un processus paraissant irréversible.

Jacques Généreux bat en brèche quelques fausses idées martelées par les défenseurs de ce modèle et même par ceux qui le déplorent mais se sentent obligés d’y souscrire, capitulant devant leurs arguments, notamment :

1- Les Etats sont devenus impuissants face à la mondialisation, aux délocalisations. L’économie l’emporte sur le politique ;

2- Toute politique fiscalement défavorable aux riches ou trop régulatrice va faire fuir les riches du pays ainsi que leurs investissements dans nos entreprises, donc nos emplois.

Sur le premier, il oppose trois contre arguments, auxquels j’ajoute moi-même du sel :

- Les Etats, loin d’être impuissants, ont eux-mêmes favorisé ce système, en faisant voter les lois qui ont permis la généralisation de la dérégulation financière, de la primauté de la concurrence sans barrière, au mépris du dumping social et écologique des pays émergents. Les organismes internationaux comme l’OMC et le FMI, ainsi que la Commission européenne, ont œuvré dans ce sens avec le consensus des Etats dominants.

- La puissance publique n’est pas en elle-même mise en cause, mais plutôt la privatisation de la puissance publique, sa mise au service d’intérêts privés, qui se sont immiscés dans les intérêts de l’Etat, puissances financières qui disposent d’un pouvoir médiatique et donc jouent sur l’opinion publique, manipulent les esprits et orientent les politiques, tout en étant pour certaines « en affaires » avec l’Etat.

- L’Etat, censé représenter les citoyens et défendre l’intérêt général, manque à sa fonction en trompant les citoyens. Les gouvernements ont mis en œuvre des dispositions que les citoyens n’ont jamais souhaitées où pour lesquelles ils n’ont pas été consultés. Pire, ils sont consultés et le gouvernement fait l’inverse (non au référendum sur l’Europe en 2005 puis vote par le Parlement sans consultation citoyenne du traité de Lisbonne). Les citoyens, dupés, découragés, désertent de plus en plus les urnes, démobilisés …

Sur le second, la menace de fuite des riches investisseurs vers d’autres paradis (à laquelle j’ajoute également les miens) :

- ce n’est pas parce que l’investisseur ne réside plus en France que ses investissements sortent des entreprises françaises. La France reste un pays attractif pour les capitaux étrangers (elle oscille entre la deuxième et la quatrième place mondiale dans les destinations préférées par les investisseurs, comme rappelé page 96). Seule change la fiscalité appliquée au ressortissant, en fonction de son pays de résidence. Alors oui, la France pourrait avoir à renoncer à des impôts payés par les riches sur leurs revenus si ces derniers partent … Mais partiront-ils vraiment ? La vie en France les retient souvent aussi pour leur famille, leur cadre de vie, leur région etc.

- si les riches partent, voire même une partie de leurs investissements, qui seront remplacés par d’autres, rien ne dit que les emplois partiront aussi. Ces derniers dépendent de la localisation de la production, qui elle-même est conditionnée par la concurrence étrangère notamment sur le coût de main d’œuvre locale, mais ne sont pas fonction du pays de résidence de l’actionnaire …

- de plus il est maintenant prouvé, mis au grand jour notamment par l’affaire Bettencourt, que la France est finalement déjà un paradis fiscal pour les riches : en logeant leurs revenus mobiliers (dividendes sur actions) dans une holding quasiment non imposée sur les bénéfices (1,6% tout au plus), ils ne sont imposés que sur leurs dépenses, ce que cette société leurs verse pour vivre et payer l’entretien de leur patrimoine. Ainsi, Liliane Bettencourt ne paie que 9% de ses revenus réels, grâce à ce dispositif, doublé du bouclier fiscal, malgré l’ISF qui du coup plafonne. On découvre que la fiscalité française est plus avantageuse que la fiscalité suisse !

Sur ces points, mon diagnostic converge avec celui de Jacques Généreux. Cependant, alors que lui dénonce la perversité intrinsèque du système « capitaliste », du pouvoir exorbitant du capital, des détenteurs de capitaux, les riches capitalistes érigés en une caste dominante, je serais plus nuancée en discernant les points suivants :

1- ce n’est pas le mode de fonctionnement qui est en soi à critiquer, ni tous les « détenteurs de capitaux », mais à mon avis un certain fonctionnement dévoyé du capitalisme qui est le « capitalisme financier », déconnecté de l’économie réelle, poursuivant uniquement la maximisation du profit à court terme au détriment de l’utilité sociale ou de la durabilité de l’entreprise.

2- C’est aussi le culte de l’argent, du profit, érigé en priorité et même en valeur de reconnaissance sociale, de symbole du pouvoir et de la réussite, qui est une « maladie sociale ». Si les hommes s’intéressaient moins à l’argent et aux valeurs matérielles, elles mêmes sans cesse valorisées par les médias, les jeux télévisés etc., pour se tourner vers d’autres valeurs plus spirituelles, plus humaines, le moteur du modèle serait différent. Or ceci est une question d’éducation, de responsabilité et de conscience citoyenne, individuelle, personnelle, ainsi que de politique sociale culturelle et éducative.

3- Il faut aussi s’intéresser aux détenteurs de capitaux : qui sont-ils et quelles sont leurs motivations ? Ce ne sont pas en majorité des grandes fortunes ni même des « capitalistes » (qui cherchent à dominer par leur pouvoir sur le capital), mais, pour les sociétés cotées, des fonds de pension, des investisseurs institutionnels, qui placent des primes d’assurance, les économies des épargnants, souvent de classes moyennes, qui défendent leurs intérêts en réclamant certes des rentabilités les plus élevées possibles ou en tout cas le meilleur rapport rentabilité/risque/liquidité de leur capital, face à cette concurrence. Parfois, les détenteurs de capitaux sont les clients de l’entreprise (mutuelles d’assurances ou bancaires) ou les salariés/producteurs (coopératives), et pour les TPE ou PME non cotées les créateurs d’entreprises, les entrepreneurs. Dans ce cas les intérêts des clients, des salariés, de l’entrepreneur ou du producteur sont pris en compte dans les décisions de l’actionnaire puisqu’ils sont partie prenante. Signalons notamment que le système bancaire et d’assurance français est très fortement mutualisé et pourtant, les investisseurs institutionnels et les banques sont très critiqués dans leur comportement profiteur et prédateur. Par exemple, le Crédit Agricole est à la base un réseau mutualiste de Caisses locales regroupées en Caisses régionales partageant des services communs et investissant dans des filiales communes de services spécialisés, dont des services de banque d’investissement et de marché (CA-CIB), de même que BPCE (Fusion des Caisses d’Epargne et des Banques Populaires qui ont une filiale commune, Natixis, spécialisée dans les marchés). Ces groupes ont monté une structure capitalistique qui garantit plus de 50% du capital et la majorité de vote aux actionnaires principaux, aux caisses locales, elles-mêmes détenues par les clients, et ont en même temps utilisé la bourse, au travers un véhicule coté, pour lever des fonds d’investisseurs sur les marchés afin d’accompagner leur croissance avec un effet de levier. On peut constater que malgré la structure garantissant une représentation des actionnaires initiaux, eux-mêmes représentant les clients, les décisions prises ont favorisé le développement d’activités risquées et même spéculatives, occasionnant des pertes importantes lors de la dernière crise, sans doute plus par inconscience des risques pris.

4- La détention du capital par l’Etat, par des acteurs publics, ne garantit pas forcément une défense de l’intérêt public, notamment si l’Etat est dirigé par une oligarchie elle-même compromise avec des intérêts privés ou des intérêts politiques électoraux, elle peut conduire à la même gabegie, comme on l’a vu avec le scandale du Crédit Lyonnais, utilisé comme un outil de banque industrie par un gouvernement socialiste, qui sous pression d’élus locaux ou d’autres intérêts privés (Bernard Tapie par exemple, ou MGM,…) a accordé de multiples prêts ou fait de multiples investissements qui se sont avérés pourris. Au final c’est le contribuable qui paie les frais de ces mauvaises décisions.

De plus, alors que l’auteur s’oppose au traité de constitution européenne au motif qu’il favorise cette dé régularisation et cette libre concurrence dans la mondialisation, je dirais qu’il faut distinguer d’une part le traité constitutionnel sur le mode de fonctionnement et de gouvernance permettant d’assurer une meilleure démocratie, de meilleurs processus décisionnels à 27 pays, d’autre part le contenu de la politique européenne, de sa politique commerciale communautaire et à ses frontières. Malheureusement une certaine ambiguïté demeurait sans doute dans ce traité …J’étais favorable au traité pour régler le premier point, sans lequel il est impossible de conduire une politique d’harmonisation fiscale et sociale, un véritable gouvernement économique. L’Europe évolue et les pays européens tirent des leçons de ces crises et des effets pervers de la mondialisation. Le renforcement de l’Europe doit être un outil pour orienter la mondialisation, améliorer la régulation, établir un « protectionnisme raisonné et équitable » aux frontières en imposant aux pays importateurs des normes sociales et environnementales, en taxant ceux qui ne respectent pas un niveau minimum. Ce n’est donc pas à mon avis parce que la Commission européenne a jusqu’ici érigé la libre concurrence en dogme aveugle qu’il faut se détourner de l’Europe, bien au contraire ! Il faut la renforcer en la réorientant vers plus de coopération et de défense des intérêts généraux, des biens publics, vers plus de justice. Dans la mondialisation, l’Union fait la force.

 

Après nous avoir livré un diagnostic et une critique implacable du modèle économique et social basé sur le capitalisme néolibéral et une pseudo démocratie où les gouvernements se paient la tête des citoyens, Jacques Généreux propose de suivre quatre axes de réforme (page 131) :

1- Abolir le pouvoir exorbitant des gestionnaires de capitaux et partager le pouvoir entre tous les acteurs de la production (détenteurs de capitaux +entrepreneur +salariés +collectivités locales) ;
=> plus facile à dire qu’à faire. Ne vaut-il mieux pas inciter les entreprises à évoluer vers des structures plus coopératives et mutualistes, en incluant les clients, les consommateurs des produits ou services dispensés, tout en garantissant la représentativité syndicale des salariés et une gouvernance d’entreprise transparente et démocratique, avec une incitation réglementaire et fiscale ?

2- Eriger le financement de l’économie en bien public réglementé, produit ou encadré par des institutions financières publiques ;
=> la détention publique du capital n’est pas une garantie, que ce soit pour une entreprise ou pour une banque, comme le montre le scandale du Crédit Lyonnais ou le cas de la Chine avec ses SOE (State Owned Enterprises). Je suis plutôt favorable aux structures mutualistes, avec interdiction de l’activité pour compte propre (trading spéculatif) sans pour autant interdire de faire des opérations de marchés pour compte de clientèle, au service de leur économie réelle, si possible en utilisant les marchés organisés prémunissant du risque de contrepartie, ou en séparant capitalistiquement les activités bancaires commerciales de dépôts/crédits à la clientèle d’un côté et les activités de marchés et d’investissement de l’autre.

3- Adopter une politique de revenus réduisant fortement les inégalités et autorisant chaque citoyen à vivre décemment de son travail ;
=> Oui, mettons des bornes aux écarts de salaires et une répartition équitable des gains de productivité, des profits, entre les partenaires de la production. Mais si on a fait évoluer la gouvernance de l’entreprise avec un partage du pouvoir, les actionnaires majoritaires étant les acteurs de production, cette décision relève d’eux-mêmes.

4- Refonder les relations économiques internationales sur la coopération solidaire des peuples au sein d’instances de réglementation des échanges et de stabilisation des taux de change.
=> Oui, mais en renforçant l’Europe, pas contre l’Europe … et en organisant le monde par grandes régions homogènes en termes de niveaux de vie, de protection sociale, de culture, qui devraient s’imposer une autosuffisance alimentaire, une localisation minimum de production agro-alimentaire et énergétique, un partage de l’eau et de certaines ressources vitales de matières premières considérées comme biens publics, un minimum d’échanges intra-communautaire (de l’ordre de 80% comme le préconisait Maurice Allais), et en acceptant au niveau mondial un « protectionnisme raisonné et équitable » entre ces grandes régions, en mettant fin au pillage des ressources de l’Afrique qui ne bénéficie pas aux populations, au rachat massif des terres arables d’Afrique par certains pays qui pratiquent ainsi une nouvelle forme de colonisation en en chassant les populations indigènes, en créant une monnaie mondiale alternative au dollar, qui pourrait fonctionner sur le modèle de l’ancien ECU (panier de monnaie) et servant de monnaie d’échange et de réserve,…

Jacques Généreux semble aussi croire que cette domination du monde, de l’économie et des Etats, est volontairement organisée, orchestrée, par quelques puissances financières, par une minorité de capitalistes fortunés et désireux de poursuivre et d’étendre leur pouvoir vampire et prédateur sur le dos de la misère humaine. Je ne crois pas pour ma part à une théorie du complot, de domination par un rapport de force volontairement destructeur. De plus, ce sentiment incite à se faire justicier en provoquant des réactions violentes, en invitant à stigmatiser certaines professions, à couper des têtes, à brûler les banquiers comme on brûlait les sorcières, …Comme dans le cas des conflits d’intérêts, qui mettent en situation de générer une prise illégale d’intérêt, un système complètement dérégulé dans la mondialisation, avec de surcroît persistance des paradis fiscaux, érigeant la recherche du profit avant tout sous faible exigence sociale, laisse forcément la porte ouverte à des dérives, au moins disant fiscal et social, sans que ce résultat ait forcément été voulu par les acteurs qui en ont profité. Je pense que la réinstauration dans le système d’un pacte social et républicain comme il y a eu après guerre en France, en Europe, aux Etats-Unis, de normes communes sociales et environnementales, de forte régulation financière, de limitation de la spéculation et d’interdiction des paradis fiscaux, d’encadrement très strict des hedge funds, de mise en commun de certains biens publics concernant l’eau, l’énergie et de certaines ressources en matières premières, sont plutôt la solution. Tout en reprenant le problème sur le plan des valeurs, par l’éducation, le dialogue, le débat citoyen, l’éveil de la population au civisme, à la conscience et à la responsabilité citoyenne. Privilégier la relation humaine et le progrès humain (comme le dit d’ailleurs Jacques Généreux) plutôt que l’appât du gain, les valeurs matérielles, d’excès de consommation et d’apparence, des marques, du look, du vedettariat et du star-system.

 

… A suivre prochainement (partie 2)

 
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