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01/04/2012

COMMENT BAYROU PEUT GAGNER

Par Jean-Michel Cadiot (journaliste et écrivain)

Chaque élection, c'est ce qui fait en général son côté passionnant et passionnel, est unique. Elle est magique. Aucune comparaison ne fait raison. La présidentielle, en particulier celle de 2012, n'échappe pas aux autres Il est souhaitable, et possible que, que les questions de l'emploi, de la production, de la dette, de l'éducation et autres sujets qui touchent les Français prennent définitivement la place des postures, des faux-semblants, des promesses hypocrites. Aujourd'hui, malgré les sondages et les a priori, rien n'est joué.

 

François Bayrou, lui, n'est jamais entré dans les vaines polémiques, et a imposé autant que faire se peut ces débats de fond, dans cette campagne où les règles et les régulateurs, comme le CSA, semblent aux abonnés absents. Mais le battage et la médiocrité médiatiques ont tenté de faire taire sa voix. Les Français sont adultes et ont droit à une telle compétition démocratique. Ce se produira ce mois d'avril, une fois passés un tourbillons d'événements, aberrants comme le débat sur la viande hallal, dramatiques -les crimes de Toulouse et Montauban- ou spectaculaires, comme la "descente" policière hautement médiatisée le 30 mars chez un groupuscule extrémiste, repéré depuis longtemps, chaque fois mis en scène et profitant au président-candidat sortant Nicolas Sarkozy.

 Il reste trois semaines. Nous allons le voir. C'est beaucoup. Bien sûr, des événements totalement imprévisibles peuvent tout changer.  

Deux "favoris" fragilisés

Cette élection a -outre le fait d'évacuer les vrais enjeux au profit de la communication- deux particularités par rapport aux huit précédentes. Il y a deux candidats qui, depuis quatre mois, font, selon les sondages d'intentions de vote, et selon les medias, très suivistes, beaucoup trop suivistes, deux candidats largement en tête, mais fragilisés: Nicolas Sarkozy, en raison de son impopularité, son besoin obsessionnel de créer chaque jour l'événement et de cacher son bilan, au risque de s'y perdre,; et François Hollande, qui cultive une ambiguïté vis-à-vis de ses partenaires -EELV, avec qui il a signé un accord qui semble caduc, et Jean-Luc Mélenchon, qui monte, monte....et le Centre, qu'il courtisait jusqu'à peu, avant de l'ignorer, et désormais de le combattre. Le président sortant et l'ancien Premier secrétaire du PS sont crédités de 25 à 30% des intentions de vote. Ils s'accrochent à leur statut de "favoris", au point de refuser avec mépris de débattre avec les autres candidats. S'ils sont perçus comme qualifiés pour le second tour, les sondages dans lesquels Bayrou apparaît comme le seul à pouvoir gagner dans tous les vas de figure (ce qui change tout, car le "vote utile", c'est Bayrou, en tout cas pour ceux qui veulent battre Sarkozy- ne sont pas  publiés. Et 53% des Français (contre 43) ne veulent pas, selon une étude de l'IFOP rendue publique samedi, d'un duel Sarkozy-Hollande. Il y a un gros hiatus. Il y a mauvaise donne, mauvaise pioche. Derrière ce tandem, un brin complice, à dix ou douze points, se trouvent au coude-à-coude: Marine Le Pen, François Bayrou, et Jean-Luc Mélenchon. C'est beaucoup. Mais les lignes peuvent bouger, les courbes s'inverser.

 

Bayrou, le plus populaire

Il y a cette autre constante: le candidat le plus populaire, qui a la meilleure image et fait les meilleures propositions est, très largement selon presque tous les sondages, François Bayrou (60 à 70% d'opinion favorable). L'abbé Pierre, soeur Emmanuelle, Yannick Noah, Simone Veil ont recueilli des scores comparables ou supérieurs. C'est la première fois qu'un candidat à la présidentielle, et en campagne, est dans cette configuration. Bayrou, après un départ tonitruant, passant de 5% en septembre 2011 à 13-14% en janvier 2012, stagne depuis, tout en conservant un socle très important (12-13). Mais sans, jusqu'ici réussir son deuxième "décollage". La question est que cette image de compétence, d'homme d'Etat ne se traduit pas (encore?) en bulletins de vote. Mais, tel un serpent qui se mord la queue, l'électeur, qu'il soit énarque, chauffeur-livreur, enseignant, chauffeur de taxi, ouvrier, chômeur... rétorque -tous les acteurs de la campagne Bayrou vous le diront, beaucoup en sont lassés- qu'il est disposé à voter Bayrou.....s'il est au second tour. Il y a un désir de Bayrou contrecarré parce qui parait comme une malédiction: la bipolarisation. Mais cette bipolarisation peut être jugulée.La Vème Républiquedemande qu'une majorité se dégage et que les crises style IIIème et IVème Républiques cessent. Elle ne demande pas de "ne voir que deux têtes". En 2007, Bayrou, justement lui, avait brisé ce tabou en dépassant dans un sondage Ségolène Royal. Mais un sondage CSA (société du groupe Bolloré), vendredi 19 avril, mettait Le Pen, contre toute vraisemblance (il fit six points de moins que ce qui advint!) à plus de 16%. Alors, un réflexe "anti 21 avril" fit fureur; aboutissant à la qualification de Mme Royal, donc à la victoire inéluctable de Sarkozy.

 

  Pendant cinq ans, Bayrou a été raillé, moqué par les medias, le pouvoir et le PS. Ils se gaussaient de la "solitude" du député béarnais et s'amusaient de ses revers électoraux aux élections partielles, à tel point qu'Hervé Morin, un de ses anciens lieutenants assurait que les troupes du MoDem allaient rejoindre son Nouveau Centre; et que le spécialiste des raffarinades, Jean-Pierre Raffarin en personne annonçait solennellement, la main sur le coeur un soir de mars 2008 où une alliance PS-UMP vainquit Bayrou à Pau, la "disparition" -politique, s'entend- du président du MoDem. Rien moins. Chacun sait ce qu'il est advenu du Nouveau Centre et nul n'ose plus, par humanité, rire de l'effarante cavalcade présidentielle de M. Morin, tant le sujet même parait grotesque. Jean-Pierre Raffarin, pour revenir à lui, annonçait fin février que le projet de référendum de M. Bayrou sur la "moralisation de la vie politique" était une très bonne idée, fort compatible avec une réélection de Sarkozy. Quel revirement! M. Bayrou contredisant toutes les analyses de tous les spécialistes, avait ainsi déjoué les pronostics, montré qu'il était non seulement bien vivant, mais très vigoureux politiquement. Et, avec le recul, ce débat médiatique qui dura un an, mais qui n'a pas intéressé une seconde ceux qui connaissent Bayrou, où experts, journalistes, responsables de la droite et de la gauche, se demandaient anxieusement, où était, qui dirigeait  le 'Centre" (les noms de Jean-Louis Borloo et même du fameux Morin furent souvent prononcés) apparaît comme dérisoire, comme un contresens complet. Bref, en revenant au premier plan du champ politique, en conduisant sa famille politique, Bayrou a donné tort à tous les observateurs avisés. Il lui reste à transformer l'essai: gagner la présidentielle, son but, qui est plus du bon sens, de la nécessité politiques qu'une certitude d'avoir un destin, comme le lui reproche Eva Joly. 

 

Gagner cinq points jusqu'à la clôture de la campagne

Il reste trois semaines, juste trois semaines. Il faudrait pour, qu'en trois semaines, Bayrou gagne les dix points nécessaires, et au moins cinq jusqu'au dernier sondage "autorisé" et publiable du 20 avril. Une campagne plus pugnace sans doute. Difficile quand les medias nous rabâchent que "personne ne parlent de la dette", alors que Bayrou en parle abondamment, et que son référendum qui instaure l'indépendance dela Justiceet des medias, tout comme ses propositions de justice sociale et fiscale, bien pus audacieuses que celles de M. Hollande, sont passés sous silence. Il doit "cogner" contre les dérives qui dénaturent la campagne -mais en restant lui-même, un homme pondéré, juste- parce que les Français aiment les candidats qui "cognent", politiquement. C'est cela qui, parait-il, fait le succès de MM. Mélenchon et Sarkozy. Mais ils aiment aussi les personnes honnêtes et de sang-froid. Un accident, une faute grave  dans le parcours d'un deux fébriles "favoris", doit survenir parce qu'on ne peut y avoir trois candidats au-dessus de 20% (il n'y a qu'un exemple, 1969). Des événements importants pourraient mettre en évidence les qualités de M. Bayrou. Et surtout, une prise de conscience et un esprit de responsabilité chez les Français. Tout le monde s'accord sur le fait que Bayrou avait prévu la crise de la dette. Le Point voit en lui un "Prophète". En fait, plus qu'un homme, lucide, et non "devin", il a ceci qu'il est du peuple, -c'est le seul parmi les candidats à plus de 5%- qu'il parle vrai, sans artifice, sans privilégier la communication. C'est sa faiblesse, pensent la plupart. Si cela devenait un atout au sprint final? Sa force: Il est surtout l'homme "de la conscience et de la responsabilité", socle de la démocratie selon Marc Sangnier, l'homme d'un courant de pensée à la fois très laïc, social, ouvert et fondé par des chrétiens républicains, à qui il se réfère dans sa campagne. Les jeunes générations l'ignorent souvent, mais c'est ce courant, cette famille d'esprit qui a dénoncé Munich quand les socialistes l'approuvaient, qui a permis au pays de se rassembler àla Libération, d'abord sous la houlette du général De Gaulle, puis sans le général, avec socialistes et communistes, qui a façonné -avec d'autres- le modèle social français. Les conditions historiques sont différentes; La gravité de la crise -emploi, salaires, logement, école, sécurité, délocalisation, risque de nouvelles guerres au Moyen-Orient- commande néanmoins une nouvelle forme d'unité nationale. Les Français disent la vouloir. Bayrou, seul, la propose clairement, sans que cela signifie, comme 'l"ouverture" de Sarkozy en 2007, un triste numéro de débauchages individuels, mais en séduisant un pays par son projet, pragmatique de "majorité centrale".

 

Une "première"

Dans l'histoire, presque quinquagénaire des élections d'un président au suffrage universel, il est arrivé plusieurs fois qu'en trois semaines les deux favoris des sondages ne soient pas qualifiés. Il est arrivé maintes fois qu'un candidat y gagne ou perde plus de 10%, parfois 15. La conjonction des deux serait une première. Sans doute. Mais il faut toujours commencer....La politique n'est pas une science exacte.

 Pour mieux comprendre, un retour sur le passé. En 1965, le général De Gaulle était ultra favori. Il n'empêche, à trois semaines du premier tour, le 16 novembre, l'IFOP lui donnait 61%, il finit à 44,6%, soit 16,4% de perdu. En 1969; le centriste Alain Poher était à deux semaines du scrutin à 35%, et donné vainqueur à tous les coups contre Georges Pompidou. Jacques Duclos, le communiste était à 10%. Au soir du premier tour, Poher faillit bien être battu par Duclos (23,3% contre 21,3%, soit 11,7 points de perdus pour Poher, 11,3 de gagné pour Duclos).  

  En 1974, le cas est le plus flagrant. Le gaulliste Jacques Chaban-Delmas était à 29%, le 9 avril, selon l'IFOP, et qualifié pour le second tour du 17 mai. Nous savons ce qu'il advint. En raison d'une feuille d'impôt et de l'appel d'un certain Jacques Chirac penchant pour Valéry Giscard d'Estaing, il se retrouva , le 5 mai, avec 15,%. 14% et une qualification contre Mitterrand, candidat de la gauche s'étaient envolés.

  En 1981, il apparaissait dès janvier que François Mitterrand affronterait Valéry Giscard d'Estaing au second tour. Mais, paradoxalement, ce furent des mois d'ascension pour Georges Marchais qui, selonla Sofres, avec 19%, talonnait Mitterrand (21,5) au dernier sondage. Finalement 10,5 points les séparèrent (respectivement 15,3% et 25,8%). De tels chiffres montrent que, même les sondages du dernier jour ne sont pas toujours fiables. 

1995. Dès fin février, Chirac devançait Edouard Balladur. Mais, le 4 avril, l'IFOP prévoyait un deuxième tour entre les deux "amis de trente ans" (26% pour Chirac, 20% pour Balladur, 18,5 pour Lionel Jospin). Trois jours plus tard, le CSA livrait des chiffres comparables. Le 24 avril, Jospin est premier à 23,2%!Tout était chamboulé.

  2002 reste le scénario le plus incroyable. Un sondage IFOP, le 30 mars, place Jean-Marie Le Pen à 10% (en recul de deux points)  à 10%, à égalité avec Arlette Laguillier (+2%)!! C'était une montée de Laguillier comparable peut être à celle de Mélenchon actuellement. Plus intéressants encore, le 20 avril, veille du scrutin, les tout derniers sondages, interdits de publication, plaçaient Le Pen à 12-13%. Or, Le Pen était bien au second tour. 2007 nous apprend surtout que Bayrou aurait pu, déjà, gagner. Mais les socles de Sarkozy et Royal, très proches de leur résultat final, étaient bien plus solides que ceux de Sarkozy 2012, qui court après l'extrême-droite reconstituée et non jugulée comme il l'espérait; et Hollande, qui bénéficie lui, du soutien des caciques et de l'appareil PS, au contraire de son ex-compagne, mais mène une campagne lézardée de toute part, fébrile. Signe du danger à ses yeux de Bayrou, il a chargé Arnaud Montebourg de le discréditer. Il ne prend pas ce genre de peine contre ses autres adversaires, même si la montée de Mélenchon l'horripile. 

Rien n'est jamais acquis. De chacun cela convient. En écoutant le Journal de France 3 quand j'achève cet article, dimanche 1er avril,  les journalistes et les invités ne cessent de dire que les candidats ne parlent pas des vrais problèmes. C'est totalement faux. Chacun admet que François Bayrou a mis l'accent, en 2007, sur la gravité de la dette et des déficits. Avec un brin d'honnêteté nul ne peut occulter le fait que, dans cette campagne aussi, François Bayrou s'est attaché à mettre les graves problèmes que rencontrent les Français au coeur de la campagne, refusant toute diversion, toute illusion, toute volonté de division. Les Français, nous disent les sondages, lui en savent gré. Sa volonté de rassembler est saluée. Sa personnalité est populaire, appréciée. Sa sincérité non plus que sa compétence ne sont mises en doute.

  Un tiers de Français, chiffre terrible, souhaiteraient s'abstenir. Des millions de gens hésitent à voter Bayrou, en commençant des phrases par "Je voterai pour lui si....". Il convient que ce conditionnel, qui signifie enfermement dans le clivage droite-gauche, s'annule. Pas facile en trois semaines. Possible.

 

                  Jean-Michel Cadiot

                  (Journaliste, écrivain)

14/09/2011

IL Y A CENT ANS, LA JEUNE REPUBLIQUE OUVRAIT UN CHEMIN

La JR (Jeune République), conçue fin 1911, et née officiellement le 1er juillet 1912, n'a jamais été un grand parti. Mais quel incroyable apport à la société et à la vie politique française ! Quel souffle ! Elle est méconnue des jeunes générations. Dommage. Cela peut changer avec cette nouvelle soif de repères et d'exigences morales politiques. Connaître son histoire nous conduit au Mouvement Démocrate qui, en fin de compte, est son héritier.

 

Marc Sangnier, Maurice Schumann, l'abbé Pierre, Jacques Delors. Il faudrait ajouter Germaine Malaterre-Sellier, Léo Hamon, Eugène Claudius-Petit, Anicet Le Pors, Georges Montaron et tant d'autres. Ces personnalités, si fortes et si différentes, avaient ou ont encore cette "âme commune", puisée dans leur formation politique à la Jeune République. "La Jeune République, c'est la filiation directe du Sillon", explique Jean Chappet, un ancien de la JR, aujourd'hui adhérent MoDem du Havre. "Le rayonnement et la mémoire de Marc Sangnier ont été notre ciment", explique l'avocat de gauche Claude-Roland Souchet, qui fut le dernier sécrétaire-général de la JR (1960-1985).

 

Tous les JR contre Pétain

 

L'histoire pourrait ne retenir que cela de cette épopée de 73 ans: le 10 juillet 1944 seuls 57 députés, sur 544 votèrent contre les pleins pouvoirs à Pétain. Or, parmi eux, les quatre"Jeune République" présents. C'est le seul parti qui puisse en dire autant. Aucun de gauche, aucun de droite ne peut s'en prévaloir, très loin de là. Ils méritent, que nous les citions tant ils font honneur à la France et à notre famille d'esprit. Ce sont Philippe Serre, qui fut à deux reprises membre des gouvernements de Front populaire et qui était l'ami personnel du général De Gaulle depuis longtemps. (De Gaulle lui-même, sans en être, assistait à des réunions de la JR et y trouvait ses meilleurs soutiens dans les années 30, en particulier M. Serre et un autre dirigeant, André Leconte), Maurice Delom-Sorbé,  également membre d'un gouvernement de Front populaire (conduit par Camille Chautemps). Maurice Montel, qui devait après guerre rejoindre la SFIO, et Paul Boulet, futur député MRP, qui fut maire de Montpellier avant et après guerre. Le cinquième, Jean Leroy, était alors prisonnier en Allemagne. Tous étaient des anti-munichois.

 

Le 25 août 1910, Marc Sangnier avait été sommé par le pape anti-moderniste Pie X de placer le Sillon dans la soumission des évêques. Marc Sangnier, ce chrétien social dont le mouvement Le Sillon (1894-1910) réconcilia les catholiques et la démocratie et en rallia un grand nombre à la République. Selon l'écrivain Joseph Folliet, qui ne fut pas toujours tendre avec Marc, mais appartint à la JR, ce mouvement "fut le plus important du christianisme depuis le Moyen-Age". Marc Sangnier est souvent ignoré au sein même du MoDem. Pourtant, l'article deux de sa Charte des valeurs, s'inspirant directement et textuellement de Marc Sangnier, définit la démocratie comme ce "qui vise à porter au plus haut la conscience et la responsabilité des citoyens", et "exige le respect scrupuleux de la personne humaine". Cette dernière formule, inspirée aussi d'Emmanuel Mounier, et qui imprégna la Jeune République après la seconde guerre mondiale, se trouvait déjà dans les statuts de la JR en 1912.....

 

En fait, c'est depuis 1906 que Sangnier n'était plus en odeur de sainteté. Il avait eu le front d'intégrer dans "Le plus grand Sillon" des protestants et des juifs, de dialoguer avec des non-croyants, d'accepter la séparation des Eglises et de l'Etat, de prôner la démocratie. Et, plus inacceptable encore aux yeux de ce Pape, la laïcité. Sans aucunement jamais cacher sa foi chrétienne, Sangnier n'aimait pas du tout le cléricalisme. Pie X lui accorda -et oui, même pour un journal, un chrétien devait avoir l'accord du Vatican ! - de poursuivre la publication de son tout nouveau quotidien "La démocratie". L'action politique lui paraissait une nécessité absolue.

 

Des combats d'avant-garde

La Ligue de la Jeune République était créée, se définissant comme un parti social, démocratique, laïc -même si la quasi-totalité de ses membres étaient chrétien - au départ. Sangnier en était président. Ses responsables, notamment Henry du Roure, Léonard Constant et Georges Hoog, entendaient "réhabiliter la politique", et se lancer dans des combats alors d'avant-garde contre les taudis, -préfigurant l'action de l'abbé Pierre-, le travail de nuit des femmes, l'alcoolisme, pour la journée de huit heures, le repos hebdomadaire, la syndicalisation, le droit à la retraite, et dès 1914 le "code du travail", un temps appelé "charte du salariat". Il verra le jour en 1922, et la JR y sera pour beaucoup. Un membre du Sillon, proche de la Jeune République, Jules Rimet, sera le fondateur de la Coupe du monde de football.

Deux objectifs majeurs: la lutte pour l'éducation égale pour tous, et l'abolition du "sweating system", ce quasi-esclavagisme imposé aux ouvrières à domicile. La JR est favorable à la proportionnelle et à la suppression du Sénat qui serait remplacé par une "Chambre des intérêts économiques et sociaux". Elle récuse les thèses marxistes, et la notion de lutte de classe, condamne le capitalisme "païen" et veut lui substituer "une structure à trois étages: le privé, l'étatique, le coopératif". La JR s'inquiète de la montée de l'endettement du pays. En 1925, bien avant la crise, elle s'insurge contre "un endettement de 20 milliards à court terme" sur un budget de 32,5 milliards de francs. Elle prend aussi la défense des minorités, combat toute forme de racisme, soutient les mouvements de revendication dans les colonies.....

Ne retrouve-t-on pas là les préoccupations essentielles, sans doute dans un contexte fort différent, du MoDem?  

Le journal La Démocratie est lui-même une coopérative, et la JR en crée une dizaine à Paris -des boulangeries, des magasins de vêtements- et en province (Fougères, Angers).

En avril 1913, Georges Hoog, rédacteur en chef du journal La Jeune République, publie une série d'articles contre Charles Maurras, l'homme du "nationalisme intégral" et de l'"antisémitisme national" qui sera aussi l'idéologue de Vichy, et dénoncera des résistants, notamment de la JR à la Gestapo..

La JR est le principal adversaire de l'Action française, dont le Front national est le fils naturel...

Parmi ses principaux dirigeants de la JR, membres du Conseil national, une femme, ce qui était rarissime dans les formations politiques. C'était Germaine Malaterre-Sellier, considérée comme une des plus grandes féministes, Croix de guerre avec palmes en 1915, qui lutta sans relâche pour le vote des femmes.

Les rangs de la JR s'enrichissent de personnalités comme Francisque Gay, futur fondateur de la Vie catholique et de l'Aube, puis vice-président du Conseil MRP, en 1945-1946, qui refusera de choisir en 1924 quand se créé le Parti démocrate populaire (PDP, centre-droit), Henri Teitgen et Victor Diligent, (qui, eux, rejoindront le PDP) figures, comme leurs fils respectifs, André et Pierre-Henri, de ce courant de pensée. 

"Les instruments de travail doivent appartenir aux ouvriers", demande la JR dans son programme. Pendant la "grande guerre", la plupart des "Ligueurs" sont au front. Après l'armistice, le mouvement se relance, les adhérents, qui ont désormais leur organe hebdomadaire "La Jeune République", sont environ 15.000.

 

Le pacifisme d'action

Déjà Marc Sangnier, qui avait eu deux échecs électoraux avant guerre en banlieue parisienne, veut concilier l'action politique et pacifisme d'action. La JR, qui voit dans le Traité de Versailles les germes d'un "revanchisme" de l'Allemagne humiliée, soutient à fond la politique de rapprochement avec l'Allemagne, notamment les initiatives d'Aristide Briand. Sangnier lance les Congrès de la paix, avec des personnalités de toute tendance, -tel Ferdinand Buisson, président très laïc de la Ligue des droits de l'homme, l'abbé allemand Franz Stock, le jeune Pierre Mendès France, notamment à Bierville, près d'Etampes, en 1926.

Les premiers succès électoraux viennent en 1919. Marc Sangnier, qui s'inscrit au Bloc national pour en démissionner très vite car "il vire à droite" est élu avec quatre autres "ligueurs". Marc Sangnier et ses amis sont de tous les combats sociaux et démocratiques. Sangnier se distingue en défendant le communiste Marcel Cachin, en 1923.1924 et 1928 ne sont pas des années fastes électoralement! Aucun élu en 1924, un en 1928, Louis Rolland...qui rallie le PDP, présidé par le futur président du Conseil de la République, Augustin Champetiers de Ribes.

Ce parti se dit aussi héritier de Marc Sangnier lequel restera toujours de coeur JR, participant à toutes les réunions importantes, même s'il le quitta en mai 1932 pour se consacrer à son action pour la paix. Il n'y eut en 1932 qu'un député élu, Guy Menant, -ce revers compta beaucoup dans la décision de Marc- deux le rejoignant à la faveur de partielles, Philippe Serre et Albert Blanchoin. Hoog comme secrétaire-général, contrairement au PDP, rejoint le Front populaire. Ces hommes, pacifistes et sans doute, avant l'avènement du nazisme, parfois peut-être naïfs, mais aussi soucieux de la défense de la France et de la nécessité de préparer la guerre, prendront tous une part active à la Résistance. Parmi les nouveaux adhérents, de nombreux jeunes, tel Jean Dannenmüller, futur grand résistant et journaliste, qui sera aussi le beau-père de Lionel Jospin. 

L'imprimerie de la Démocratie, de Marc Sangnier et de son fils Jean -qui nous a quittés en août- est à la disposition de la Résistance et publie, à quelques mètres de l'Abwehr, le renseignement militaire allemand installés à l'hôtel Lutetia, Défense de la France, Témoignage chrétien, les interventions du général de Gaulle... Car la JR, qui aura tout tenté pour que les jeunesses française et allemande se rapprochent, est résistante et gaulliste de la première heure. Maurice Schumann, Jeune Républicain depuis 1935, après avoir quitté la SFIO -le 23 août 1936, en manchette de la Jeune République, il avait appelé à un "Front populaire international"- est la principale voix à la radio de la France libre.

 

Le réseau Valmy

Un professeur JR du lycée Buffon à Paris, Raymond Burgard, lance le "réseau Valmy". Des jeunes mènent à Paris de multiples actions de résistance. Cinq élèves de Buffon seront fusillés par les nazis le 8 février 1943. Eugène Petit, dit "Claudius" et Antoine Avinin, deux JR qui rejoindront plus tard l'UDSR de René Pleven et François Mitterrand, représentent le mouvement Francs Tireurs au Conseil national de la Résistance, présidé successivement par Jean Moulin et Georges Bidault, un dirigeant du PDP. Les héritiers spirituels de Marc Sangnier représentent près du tiers des membres du CNR!!!!

Il y a aussi Maurice Lacroix, peut-être le plus grand helléniste français du dernier siècle, président de la JR de 1944 à 1960, qui se spécialise dans l'action clandestine à Paris et la fabrication de faux papiers pour les juifs. Comme Georges Hoog, qui subira plus de dix descentes de la Gestapo et mourra peu avant la Libération en juin 1944, et Francisque Gay, ces résistants ont choisi de rester à Paris, prenant des risques inouïs qu'ils mesuraient et déjouaient très consciencieusement. Hélas, beaucoup ont aussi été déportés, et certains ne sont pas revenus.....

Francisque Gay, qui a sabordé son quotidien l'Aube, accueille à plusieurs reprises dans ses bureaux de la rue Garancière, le CNR, et élabore, avec Pierre-Henri Teitgen, comment pourra vivre la presse libre. Pendant la guerre, la distinction s'estompe entre JR et PDP qui, ensemble, à la Libération, forment le Mouvement républicain populaire, qui sera, avec Schumann comme président et Sangnier comme président d'honneur, le premier parti de France aux différentes élections de 1945 et 1946, à égalité avec le PC, et loin devant la SFIO. Tous trois, derrière le général de Gaulle jusqu'en janvier 1946, forment le "tripartisme", qui reconstruit la France et construit le "modèle social français" tellement "détricoté" depuis le début du quinquennat de Nicolas Sarkozy.

 

La JR continue, après la création du MRP

Le 26 novembre 1944, lors de la naissance du MRP, -où les ex-PDP sont prédominants malgré Sangnier et Schumann-, Maurice Lacroix entend maintenir la JR, car il juge la nouvelle formation "trop confessionnelle". C'est une nouvelle histoire qui commence que Marc Sangnier suit avec bienveillance et amitié jusqu'à sa mort, à la Pentecôte 1950.  Le député savoyard Lucien Rose (de la première Constituante), grand résistant, -et futur maire adjoint socialiste de Rennes- devient secrétaire général. Mais la JR a perdu nombre de ses troupes.

La JR intègre aussi, dans son éthique, le "personnalisme" d'Emmanuel Mounier, et appelle à une "révolution des consciences". Elle se maintient, vaille que vaille, et trouve en 1950, pour une petite année, un député à l'Assemblée nationale, Henri Grouès, alias l'abbé Pierre, qui a démissionné avec fracas du MRP, trop à droite à son goût. Dans la législature suivante, une des figures à la fois du MRP et du gaullisme de gauche, Léo Hamon, rejoint la JR, qui se démarque complètement du MRP en s'opposant à la CED (Communauté européenne de Défense).

Puis, en 1955, avec un nouveau secrétaire général, Jean Bauché (élu en 1950, remplacé en 1957 par Bertrand Schreiner, et en 1960 par M. Souchet), la JR devient une des composantes de la gauche, et soutient Mendès France. Georges Montaron, directeur de Témoignage chrétien, et le jeune Anicet Le Pors, futur ministre communiste de François Mitterrand, la rejoint.

En 1955, un cadre de la Banque de France, syndicaliste CFTC avant d'être un des créateurs de la CFDT, Jacques Delors adhère à la JR, après un bref passage au MRP. C'est dans ce parti qu'il fit son apprentissage politique, et l'ancien président de la Commission européenne évoque souvent ce qu'il doit à Marc Sangnier et à la JR.  En 1956, la JR participe au Front républicain avec la SFIO et Mendès.

La fin des années 50, c'est le temps des recompositions. Les petites formations de gauche "dissidentes" cherchent à s'unir au sein de l'Union des Forces démocratiques (UFD), autour de Mendès, Mitterrand, Jean Poperen et Maurice Lacroix. La Jeune République est en première ligne contre la guerre d'Algérie.

Le Parti communiste, déçu par Mollet, lui propose de constituer un "Front de gauche".  Pas question d'être "compagnon de route" du PC, même si la JR n'a jamais fait d'"anti-communisme primaire", une expression née dans les colonnes de son journal peu après le Congrès de Tours de 1920.

Cette discussion, comme toutes les autres échouent. "Je me rappelle nos débats animés. Mitterrand était très optimiste pour l'avenir de la gauche, Mendès n'y croyait plus", confie Me Souchet.

 

Jamais inféodée, toujours libre

Le 3 avril 1960 naît le PSU, avec Mendès et Michel Rocard. L'UDSR s'éteint, et disparaît totalement en 1965.  Pas la JR. Même si la plupart de ses membres rallient le PSU ou la SFIO, ou bien encore, comme Léo Hamon ou François Sarda, le gaullisme. Il reste bien une forte minorité pour continuer. Quelques combats, comme ceux de Me Souchet, et de son épouse Marcelle Leconte, aux municipales de 1965 ou aux législatives de 1973 à Paris (5è).

Le 30 novembre 1970, la JR organise un grand meeting de solidarité avec les Grecs victimes de la dictature en présence de Mitterrand et de Georges Marchais.

Puis, la JR, comme le PSU un temps revivifié par les fortes initiatives de Mendès ou Rocard, perd peu à peu du terrain.

En 1985, la JR, qui a refusé à Mitterrand, éberlué, d'être un "courant" du PS, cesse toute activité, sans pour autant disparaître juridiquement.

Comme Marc Sangnier, la JR, qui est son enfant au même titre que le MRP, a éveillé des millions de gens à la conscience civique, à la démocratie, à la solidarité.

Voilà un immense succès qui, tant des acquis sociaux et des aires de liberté que la France connaît, lui est dû.

Ce n'est pas seulement le mode de scrutin, la bipolarisation soi-disant inévitable qui l'a fait souffrir avant-guerre. La JR, comme le MRP, autre enfant de Marc Sangnier, pouvaient seuls former cette "majorité centrale", ce Centre jusqu'ici introuvable dans la politique française. MRP "virant à droite", JR "virant à gauche", et bien d'autres familles d'esprit, -radicales, socialistes, libérales, et désormais écologistes- peuvent inspirer très profondément le Mouvement démocrate. C'est un ancrage.

C'est au tour du Mouvement Démocrate, de former cette "majorité centrale", vitale.

La présidentielle et les législatives en seront l'occasion à saisir. Il peut, il doit puiser dans ces décennies, parfois douloureuses, de la JR, complexes mais jamais chaotiques.

Nous l'avons vu, Marc Sangnier avait quitté, en mai 1932 la JR, officiellement par constat de carence électorale. Dans une lettre aux adhérents, le 15 mai, il expliquait avoir tout fait pour la réussite électorale de la JR, étant lui-même candidat à La Roche-sur-Yon. Mais son constat est que ces efforts sont vains, que les "grands partis" laminent les "petits". "En s'installant sur le terrain électoral dans une circonscription, la JR prend nécessairement une position qui l'isole à droite comme à gauche, dresse contre elle tous les partis organisés, et ne faisant elle-même pas figure de parti sérieux, ne garde qu'un nombre infime de suffrages isolés", écrivait-il.

C'était l'analyse de Sangnier il y a 80 ans, dans un contexte très particulier. Elle était constructive puisque l'urgence des urgences, c'était la paix mondiale. Et, très démocratiquement, la JR a décidé de poursuivre le combat électoral, parfois avec succès.

Dans un tout autre esprit, destructeur celui-là, ces propos ne sont pas éloignés de ce  que disent aujourd'hui aux partisans du MoDem ceux qui lui veulent du mal, et ceux qui  disent, hypocritement, l'apprécier. Le cantonner à être une puissance morale, mais, avec peu d'élus, une force d'appoint politique, cela leur plairait bien! PS et UMP ont pour le MoDem ce regard candide ou condescendant qu'avaient la SFIO ou les radicaux pour la JR. D'accord, admettaient-ils, les "démocrates d'inspiration chrétienne" ont joué un rôle moteur dans la Résistance, puis pour le logement, le droit à la retraite, la justice sociale, la paix mondiale, l'indépendance de la presse, la décolonisation....

Nulle personnalité politique, sans pouvoir, n'a reçu autant de louanges à ses obsèques que Marc Sangnier. Mais lui, il ne demandait pas d'honneur.

Et ces partis que l'on dit grands, tels les coucous, prenaient les idées de la JR ou de sa famille d'esprit, se les appropriait. Et ils gagnaient les élections. Sans appliquer leurs promesses.

Tel ne saurait être le sort du Mouvement démocrate. Il y perdrait tout. Il n'y a nulle fatalité à ce que celui qui a raison avant les autres perde dans les urnes! Chacun lui reconnaît, et reconnaît notamment à François Bayrou d'avoir le premier décelé le danger du surendettement de la France, de la nécessité d'une réponse européenne à la crise, de l'impossibilité pour le monde politique, comme pour la presse, d'être liés à celui des affaires. Des candidats aux "primaires socialistes", comme François Hollande, ont repris le terme de "politique crédible" dans leur campagne, et s'interdisent des promesses intenables, à l'instar de François Bayrou, mais en contradiction totale avec la pratique de leurs aînés.

 

Puissance morale et victoire électorale

La tâche d'aujourd'hui, des sept mois qui viennent, c'est de conserver cette puissance morale tout en ne se laissant pas voler les idées et les voix par tel homme ou telle femme de gauche qui découvrirait d'un coup de baguette magique l'humanisme, la priorité à accorder à l'éducation, ou l'économie coopérative; ou tel homme de droite ou du centre-droit qui brûlerait tout, le bouclier fiscal comme la "chasse aux Roms" ou les millions d'euros reversés à Bernard Tapie, pour se refaire une virginité politique en retenant par coeur des passages d'"Abus de pouvoir" et d'"Etat d'urgence".

Gagner en disant la vérité aux Français, en restant soi-même, en accueillant les "déçus" du sarkozysme ou du PS, et même ceux qui se sont égarés par malheur au Front national, en convainquant les millions d'abstentionnistes de ces dernières années, doit être possible, est possible.

L'univers politique est plus cruel encore que dans les années 20, 30 ou 50. Internet fourmille de rumeurs malfaisantes, et multiplie tout par mille. Le temps est venu en cette période où la production française s'éteint, où l'Education perd ses moyens et son niveau, où l'insécurité gagne du terrain, où les banlieues se paupérisent, s'embrasent parfois, tandis que la corruption explose, d'imposer dans ce monde de mensonges médiatiques, d'abandons moraux, des objectifs précis, enthousiasmants de reconquête économique, sociale et morale.

Il a fallu une guerre, la Résistance, la victoire pour que JR et PDP triomphent, de façon bien trop éphémère. Le temps, heureusement, n'est plus à la guerre en Europe, et le MRP, avec Robert

Schuman y est pour beaucoup. Il demeure néanmoins des conflits dans le monde entier, des peuples affamés, et une crise financière, économique et sociale sans précédent depuis 1929.

Ce monde politique n'est pas une forteresse inexpugnable. Rien n'est joué; tout est à gagner. Les partis se gonflent et se dégonflent au rythme des joutes et des postures artificielles.

Le Mouvement Démocrate ne se lance pas dans des joutes, et ignore les postures.

C'est sa force. Les Français ne sont pas dupes. Ils votent pour les plus convaincus.

Par une campagne comparable, sinon meilleure que celle de 2006-2007, par l'implication plus forte -et tant pis s'il y a moins d'élus- dans chaque localité d'adhérents ou de sympathisants à l'écoute des besoins d'une population souvent délaissée, d'une jeunesse désoeuvrée, la victoire est possible. La Jeune République et Marc Sangnier ont montré un chemin.

 

Par Jean-Michel Cadiot, journaliste et écrivain[1]

 

 



[1] Ses publications :

·         Quand l'Irak entra en guerre (L'Harmattan, 1989).

·         Mitterrand et les communistes (Ramsay, 1994)

·         Francisque Gay et les démocrates d'inspiration chrétienne (Salvator, 2006)

·         Les Chrétiens d’Orient (Salvator, 2010)

 

03/12/2010

"Les Chrétiens d'Orient", une histoire et une actualité fabuleuses et tragiques

Un livre pour comprendre: "Les Chrétiens d'Orient.Vitalité, Souffrances, Avenir", par Jean-Michel Cadiot. Editions Salvator (22,5 euros).

chretiens dOrient.jpgJean-Michel Cadiot, un ami journaliste à l'AFP et écrivain, vient de publier son dernier livre, une enquête très fouillée sur les Chrétiens d’Orient depuis la création de l’église, depuis Jésus Christ. Il connaît ces communautés car il a vécu de longues années au Proche Orient, en Iran et en Irak. Il relate l'histoire mais évoque aussi l'actualité de ces chrétiens.

Invité à commenter la triste et sanglante actualité (massacre des Chrétien à Bagdad, persécution de coptes,…) qui coïncide (curieusement et involontairement) avec la parution de son livre, Jean-Michel Cadiot s’exprime sur de nombreuses chaînes de radio et de télévision, vous pouvez l’écouter par exemple sur LCI, interviewé aujourd’hui par Vincent Hervouêt.


Qu'ils souffrent les chrétiens d'Orient! Certes, la vie est dure dans toute la région. Tous les Irakiens vivent menacés. Mais les Chrétiens, sans milices, sans protection, le sont plus que les autres. Pendant ce mois de novembre qui s'achève, la presse en a fait ses gros titres. Les Chrétiens d'Orient, si méconnus, ignorés, ont fait parler d'eux tristement avec le massacre perpétré par al-Qaïda dans la cathédrale syro-catholique de Bagdad, le 31 octobre 2010, en pleine messe. Plus de 50 morts, dont 46 chrétiens. Parmi eux, deux jeunes prêtres qui ont tenté de s'interposer et que beaucoup déjà, veulent faire canoniser. Le troisième, le père Raphaël, 73 ans, se rétablit à Paris, avec d'autres blessés. Un beau geste de la France.

Quelques jours après, ce sont en Egypte, des Coptes qui sont victimes d'exactions car la construction d'une église leur est refusée. Mais qui sont-ils ces Chrétiens d'Orient?

Jean-Michel Cadiot, nous retrace avec minutie mais de façon très accessible, depuis les tout premiers temps du christianisme, -Abraham, Moïse, Marie, Jésus et ses disciples étaient tous des orientaux, tout comme les premiers "Pères de l'Eglise, l'épopée de ces femmes et de ces hommes.

Il y a dix siècles, ces Chrétiens étaient beaucoup plus nombreux que les catholiques romains. Aujourd'hui, c'est une petite minorité, attachée à ses rites, ses liturgies, ses langues. Et pourtant très moderne. Bien avant les Jésuites, ils évangélisèrent l'Inde et la Chine, et jouèrent un rôle immense bien que souvent persécutés, au sein de l'empire romain, sous les califats arabes, -comme médecins, mathématiciens, malgré leur statut de "dhimmis", protégés, mais privés  de certains droits, notamment celui de convertir-  les Mamelouks, l'empire ottoman ou l'empire perse.

Une assimilation aberrante avec l'Occident

Le livre montre l'inanité et l'injustice qu'il y a à assimiler le christianisme à une religion "occidentale". Jésus, tous ses disciples, étaient des juifs, parlant l'araméen. Des orientaux. Ou à considérer les Chrétiens d'Orient comme, fatalement des "alliés" de l'Occident, alors qu'ils furent pour la plupart opposés aux Croisades du Moyen-Age et qu'ils souffrent tragiquement des conflits -en Palestine, en Irak- qui touchent leur peuple. Ils ont toujours été loyaux, patriotes.

Si les livres sur cette communauté font florès, celui-ci nous propose une approche religieuse -on sent que l'auteur est chrétien, mais lucide sur toutes les fautes de Rome- et géo-politique inédites. Il examine, dans chacun des grands "patriarcats" -Constantinople, la "nouvelle Rome" fondée par Constantin, l'empereur qui libéra en 313, les chrétiens de tout l'empire des persécutions, Antioche, Jérusalem et Alexandrie, mais aussi en Arménie et en Perse- comment les Chrétiens imitèrent saint Paul. Celui qui fut renversé "sur le chemin de Damas" expliquait le "Dieu inconnu" aux Athéniens de l'Aréopage. Les Orientaux firent de même avec les mazdéens (perses), païens et polythéistes. Cadiot nous montre comment les cultes de Mithra -né d'une mère vierge, dans une grotte- en Perse et à Rome, d'Osiris -mort et ressuscité- en Egypte en particulier ont été "mis à profit" par les Chrétiens pour faire admettre monothéisme et christianisme.

Le livre, qui fourmille d'anecdotes pas toujours tendres pour la "catholicité" romaine, -rien n'est épargné aux Tusculi et aux Borgia!- et dévoile des aberrations apprises au catéchisme par beaucoup d'entre nous. Non, Jean-Baptiste ne mangeait pas des sauterelles, mais des carottes. Le traducteur grec aura mal choisi la traduction du mot araméen "kamsa" -qui a les deux sens. Des Araméens qui y voient une preuve supplémentaire de ce que l'Evangile a été écrite dans leur langue, une langue qu'ils continuent de parler quotidiennement. A Bagdad. Ou à Sarcelles ou Chicago, pour les exilés.....

Jean-Michel Cadiot nous montre les travaux, les recherches, les batailles acharnées d'Irénée de Lyon, d'Origène, Nestorius, Cyrille, Athanase, Augustin, -un Berbère africain longtemps adepte d'une autre religion née en Orient, le manichéisme-, Ephrem, Maxime-le-Confesseur et tant d'autres, qui, de la Pentecôte au Concile de Nicée (en 325) et Constantinople (381), et jusqu'au IX siècle, se sont entendus pour combattre les "hérésies", surtout l'arianisme qui relègue Jésus au second plan. Et définir cette spécificité chrétienne: un Dieu en trois personnes. Les "Pères" se déchirèrent à Ephèse (431) -avec le départ de l'Eglise de l'Orient, nestorienne, née dans l'empire perse, refusant de voir en Marie la "mère de Dieu"- puis Chalcédoine (451) où Coptes, Arméniens, et "syriens-occidentaux', accusés de monophysisme ont alors tour pris leur envol.

Mais nous découvrons combien ces querelles sont plus sémantiques, puisque beaucoup ne comprenaient pas le grec, ou politiques, avec les rivalités entre Constantinople, Antioche et Alexandrie, sans compter que les Nestoriens, perses, marquaient ainsi leur indépendance vis-à-vis de Constantinople, que théologiques Depuis Vatican II, avec Paul VI puis Jean-Paul II, tous ces conflits ont été gommés.

Autre rupture, dramatique. Celle entre catholiques et orthodoxes en 1054. L'auteur nous montre l'attitude implacable du légat du pape Hubert de Moyenmoutier, qui excommunia le patriarche Cérulaire. Le pape Léon X était mort. Et il s'interroge sur la validité de cette rupture.

Puis, quatre siècles, après que les musulmans ont conquis l'Arabie, l'Irak, la Palestine, la Syrie et l'Egypte, mais aussi l'Espagne- ce sont les Croisades. L'empire l'empire byzantin est menacé par les Turcs, musulmans. Ces Croisades sont horribles, visant d'abord les Juifs sur leur passage.

Cela dura de 1096 à 1291. Bernard de Clairvaux, François d'Assise, Louis IX "sauvèrent", par leur pacifisme l'honneur de l'Eglise, souligne Cadiot.
Le 13 avril 1204, il y avait eu le siège de Constantinople, la guerre des catholiques contre les orthodoxes. Le pape condamna, timidement. C'est comme les massacres des Cathares, les papes furent souvent bien tièdes pour condamner les exactions catholiques.

Un rôle immense dans le "réveil arabe"

Mais, si les réconciliations, tentées à deux reprises (à Lyon en 1274, et Florence, 1439) ont échoué, des missionnaires, surtout Dominicains et Franciscains s'installèrent durablement, la France étant désignée "protectrice des Chrétiens" par l'empire ottoman en 1436, sous François 1er. Peu à peu Rome fit revenir une partie des Chrétiens d'Orient dans son giron. Il se créa des Eglises chaldéenne (héritiers catholiques de l'Eglise de l'Orient, ayant abjuré le nestorianisme), des Syro-catholiques, des Coptes catholiques, des Arméniens catholiques. Quant aux Maronites, principaux créateurs du Liban, ils ont toujours été catholiques...

Jean-Michel Cadiot, en journaliste de l'AFP attaché à la fiabilité et au recoupement des sources et aux enquêtes approfondies se livre à un exercice plus qu'ambitieux: un tableau chiffré, Eglise par Eglise, et pays par pays des Chrétiens d'Orient, intégrant les informations sérieuses émanant des Eglises ou des gouvernements, ou encore des spécialistes; rejetant la grande majorité, totalement fantaisistes. Il arrive à un chiffre de 105 millions -dont, il est vrai 45 millions d'Ethiopiens, issus de l'Eglise copte- et dont 20 millions dans la diaspora, une diaspora vivante, porteuse d'avenir et non éteinte. Outre l'Irak, qui craint un exode, et l'Iran -moins de 200.000 chrétiens-, Jean-Michel Cadiot insiste sur les deux grands drames du 20è siècle: le génocide arménien -1,5 à 2 millions de morts, qui toucha tous les Chrétiens de Turquie. Depuis ce pays qui comptait 25% de chrétiens n'en a plus que 150.000 environ. Et le conflit israélo-arabe: dans l'ancienne Palestine, il y avait 25% de Chrétiens. Aujourd'hui environ 2%. Seulement 10.000 Chrétiens à Jérusalem-est et 30.000 à Bethléem. Mais 200 à 300.000 Chrétiens israéliens, conjoints de juifs immigrés de l'ex-URSS ou d'Europe de l'est. Soit plus que de Chrétiens arabes de nationalité israélienne, encore nombreux à Nazareth...Mais: un million de Melkites (catholiques de rite grec) palestiniens dans les deux Amériques.

Espoir et solidarité, un « pont » pour l’avenir

Jean-Michel Cadiot écarte avec sérénité et conviction la disparition annoncée des Chrétiens d'Orient, qui vivent dans des conditions très différentes selon les pays. Il rejette le catastrophisme, mais appelle à la solidarité. Ils ont, dans toute leur tragique histoire, surmonté bien des épreuves. Des épreuves plus dures. Au Moyen-Orient, ils sont indispensables. C'est eux les "pionniers du réveil arabe", mais dans la main avec les Musulmans. La "nahda" au début du XXè siècle, avec notamment le Maronite Néguib Azouri, c'est surtout eux. Presque tous les partis politiques arabes, les grandes maisons d'édition ont été fondés par des Chrétiens.

Une nouvelle forme d'islamisation, intégriste, violente, tente d'empêcher tout dialogue et progrès, de relancer la "guerre des religions". Bush et sa guerre y ont bien aidé, relève Jean-Michel Cadiot.

Pour lui, la survie, l'épanouissement des Chrétiens d'Orient, qui peuvent être un "pont" entre deux mondes qui se déchirent, sont un des grands enjeux de ce siècle.

 

Cadiot-profil.jpgJEAN-MICHEL CADIOT est journaliste à l’AFP et écrivain, syndicaliste, président de l'Association pour la défense de l'indépendance de l'AFP (ADIAFP). Il a débuté à Témoignage Chrétien à 17 ans. A l’AFP, il a été correspondant à Bagdad pendant deux ans (1979 à 1981), également directeur du bureau de Téhéran à deux reprises (1991-1992, 1999-2002), en tout cinq ans, et de Bucarest (1995-1997). Membre de l'Institut Marc Sangnier, vice-président de l'Association d'entraide aux minorités d'Orient (AEMO).

Ses ouvrages précédents :

  • Quand l'Irak entra en guerre (L'Harmattan, 1989).
  • Mitterrand et les communistes (Ramsay, 1994)
  • Francisque Gay et les démocrates d'inspiration chrétienne (Salvator, 2006)

 

J’ai ouvert mon blog à Jean-Michel l’an dernier, le 17 octobre 2009, pour publier sa chronique sur le millénaire de la destruction du Saint-Sépulcre, à Jérusalem, événement historique qui avait marqué le début de la guerre des croisades.

23/12/2009

Le verlan, une tradition bien française (réponse à Nadine Morano)

Par Jean-Michel Cadiot*

Nous sommes en plein coeur d’un "débat", nauséeux, sur l’identité française, qui ne peut qu’énoncer de vagues et inutiles définitions opposant certaines personnes ou certaines catégories à d’autres, et procéder à des amalgames et des anathèmes, une aubaine politique pour le Front national. Car les diatribes sans retenues sur la toile se concentrent sur l’Islam, plus exactement s’adonnent à l’islamophobie. Deux saines réactions, le 21 décembre, Alain Juppé constate qu’il "y a un risque, quand vous entendez certaines déclarations, vous vous dites qu’il y a un risque et je crois qu’il ne faut pas prendre ce risque, il faut tout faire pour essayer au contraire de favoriser le dialogue, la compréhension mutuelle".

 Pour lui, la véritable question est de savoir si "oui ou non nous sommes prêts à continuer à assumer cette tradition (d’accueil, ndlr) et en particulier vis-à-vis de la communauté musulmane. Et moi, naturellement je réponds oui à cette question".
 "A partir du moment où on a en France des musulmans qui parfois sont nés sur le sol national, Français par naissance qui appartiennent à des familles parfaitement intégrées, au nom de quoi les stigmatiserait-on et leur refuserait-on le droit d’exercer leur religion ?", s’est-il interrogé.
 Et il y a François Bayrou : "L’identité de la France ne serait pas ce qu’elle est si nous ne respections pas les valeurs républicaines qui ont fait de nous un peuple de citoyens. La République, c’est un projet en soi et pas seulement un slogan au fronton des édifices publics", a-t-il dit le 6 décembre à Arras. "Liberté, égalité, fraternité, à l’intérieur de nos frontières et dans le monde, tel est le projet de la République française. Et chaque fois que nous y manquons, et spécialement chaque fois que le président de la République y a manqué, il a porté atteinte à l’identité nationale française", a-t-il ajouté.
 
 Dans ce contexte, une ministre, très bon chic, très bon genre, Madame Nadine Morano, a demandé au "jeune musulman" de ne pas mettre sa "casquette à l’envers" et de ne pas parler "le verlan".
 Si la casquette à l’envers est une habitude des jeunes Américains et des jeunes Cubains, et de bien d’autres jeunes ou moins jeunes du monde entier, elle ne s’impose pas à la vue des habitants ou des passants des banlieues parisiennes ou lyonnaises, n’en déplaise à Madame Morano. Ce n’est pas très grave.
 Ce qui me semble une bien mauvaise querelle, c’est celle concernant le "verlan", ce langage codé inversant de façon savante, presqu’académique les mots ou les syllabes, et qui s’est incrusté dans les banlieues, certes, mais pas seulement. C’est plutôt un langage moderne que se sont appropriés les banlieues.
 Ecoutons Alain Decaux, historien et ancien ministre, en tout cas académicien de renom s’il en est, tel qu’il s’exprimait le 16 octobre 2001 lors de la "cérémonie de rentrée" des cinq académies. "Ce que nous imposera le XXIè siècle, c’est l’intégration de verbes, de substantifs et d’adjectifs nés du nouvel argot : le verlan. Ainsi trouve-t-on déjà, dans Le Petit Robert comme le Petit Larousse, le mot "ripou", verlan de pourri (...) En lui accordant le x au pluriel, les producteurs (du film "Les ripoux", note de l’auteur) l’ont introduit dans l’inoubliable série : bijou, chou, genou. " (...) L’argot d’aujourd’hui, véhiculé par la toute-puissance des medias, s’impose bien au-delà des banlieues et l’attraction qu’il exerce sur les milieux scolaires de toutes classes sociales, ne fera que confirmer, au XXIè siècle, la force grandissante du langage parlé. Il sera vain de vouloir le combattre car le langage parlé est celui qui, depuis les origines, a précédé le langage écrit".
 Je laisse crédit à Mme Morano de n’avoir pas voulu s’inscrire dans une telle problématique, et d’avoir eu à l’esprit, certainement, d’aider ces musulmans (pour quoi "musulmans", en quoi la religion a-t-elle à voir avec tout cela) à combattre cette "caricature, cette stigmatisation" dont ils seraient l’objet en parlant verlan. Bref, là où M. Decaux voit un apport, une richesse, Mme Morano décèle un danger. Peut-être de bonne foi. Mais de mauvais conseil, de mauvaise culture. La vraie question est : Pourquoi le verlan, sous ses différentes formes, et qui n’empêche nullement, en cas de besoin nombre de ses locuteurs de s’exprimer en un français fort classique, est-il stigmatisé ? 
 Déjà, le roman de Tristan et Iseult, en 1190, s’amusait à inverser les noms. L’amant était parfois appelé Tantris. Comme le souligne la linguiste Nadia Bouhadid, de l’Université Mentouri de Constantine, "au XVIè siècle, l’écrivain le plus classique des français, Voltaire, a également eu recours à ce procédé : son pseudonyme Voltaire est la forme verlanisée d’Airvault, ville dont est originaire sa famille". En 1690, le Dictionnaire universel de Furetière souligne : "On dit, c’est verjus ou jus vert pour dire : c’est la même chose".
 Le verlan serait apparu, comme langage dans une lettre de bagnard surnommé "La Hyène", en 1842. ll s’y trouve beaucoup de mots de langage carcéral notamment inversés, comme "jobard" ou "barjot". La même année sont publiés "Les mystères de Paris" d’Eugène Süe, qui met en scène des gens sans doute misérables, mais sachant à merveille composer avec les mots.
 Mais c’est Auguste Le Breton qui donne ses lettres de noblesse, "vers 1940-1941", assure-t-il dans Le Monde du 8-9 décembre 1985 à ce langage nouveau. En 1975 le verlan, remplace "officiellement" ce qui fut longtemps appelé "versl’en", ou "verlen". Dans son dictionnaire : "L’argot chez les vrais de vrais", Le Breton assure : "L’argot, lui, vivra toujours, puisqu’il est le langage des rues. Des mots disparaissent et d’autres naissent sans qu’on sache bien d’où ils sortent. Parfois, il suffit d’une réplique d’un titi d’un camelot, d’un ouvrier pour enrichir la langue. Parfois, un mot de fille ou de soldat fait mouche et est aussitôt adopté".
 Dans les quartiers et les banlieues chic, le verlan fut, dans les années 60, un jeu de construction, une distraction. C’est sans doute là, peut-être à Neuilly, que fut inventée "meuf". Dans les cités, ce parler l’emporte désormais sur le français "académique", sans doute parce que les jeunes Beurs (Arabes en verlan, qui a donné Rebeu, verlan de Beur....) s’accommodaient mieux d’un langage à eux, eux qui étaien discriminés et dans leur terre d’accueil ;et dans leur terre de naissance -ou celle de leurs ancêtres. Cela peu à peu devient un fait de société. "Depuis la fin des années 80, le verlan a été porté à l’attention du grand public lorsque les deux de l’actualité se sont tournés vers les banlieues chaudes et les observateurs de la jeunesse ont constaté qu’il y avait une langue et une culture propres aux cités déhséritées. Cette langue et cette culture se sont diffusées parmi les franges les moins intégrées de la jeunesse parisienne, et même plus loin jusqu’aux grands lycées et aux universités", affirme l’écrivain Rania Adel Hassan Ahmed.
 Lorsque Renaud chante "Laisse béton", en 1976, il s’adresse à tous les jeunes, à tout le monde. Il est compris de chacun. Fait-il du verlan ? Je n’en suis pas sûr, au sens où l’entend Madame Morano.
 
 Au fil des ans, le vocabulaire s’est enrichi, de façon inattendu, les "keufs" (flics), ou "kiffer" (aimer, qui viendrait de l’arabe). Ne disait-on pas "bled" ou "toubib", ou encore "gnole" dès les années 1920 ? Tous ces mots, comme ceux du verlan, ont cours dans les banlieues, Sarcelles, Garges-lès-Gonesse ou d’autres. Dans ces grandes et belles villes, on parle peu d’argent, mais de "thune". Sait-on que ce mot existe depuis 1620, qu’il signifiait au départ "aumône", et provient du mot "Tunis", sait-on, Madame Morano sait-elle que Victor Hugo l’utilisait dans Notre-Dame de Paris ? 
 
 Une langue n’est pas figée. La langue française, qui unit le gaulois (langue celtique), le latin, le grec, le germain, l’anglais, l’arabe, le perse et tant et tant d’autres langues s’épanouit chaque jour de nouveaux apports.
 
 Et le verlan existe bien ailleurs qu’en France. En Argentine, en Suisse. Le pachtoune, parlé par une majorité d’Afghans est une sorte de verlan du dari, parlé par la minorité....
 
 Une société n’est jamais menacée par son langage populaire, par son argot et par son verlan.
*Jean-Michel Cadiot est un de mes amis, journaliste et écrivain. Il prépare actuellement un ouvrage sur les chrétiens d'Orient et a  publié notamment les ouvrages suivants :
  • Quand l'Irak entra en guerre (L'Harmattan, 1989)  
  • Mitterrand et les communistes (Ramsay,1995)
  • Francisque Gay et les démocrates d'inspiration chrétienne (comprenant notamment une histoire du Sillon de Marc Sangnier, Salvator, 2006)

17/10/2009

Il y a 1.000 ans, le Saint-Sépulcre était détruit par le calife Hakim

Par Jean-Michel CADIOT*

C'était il y a mille ans, le 18 octobre 1009, la basilique du Saint-Sépulcre, à Jérusalem, était rasée sur ordre du calife al-Hakim bi-Amr Allah, événement exceptionnel qui a marqué le début des croisades.

 


holy_sepulchre.jpgCe calife d'une dynastie fatimide, chiite, ordonna aussi la destruction de toutes les autres églises de la ville, assassina de nombreux chrétiens, ce qui suscita à Rome et surtout en France l'idée de Croisades.

 


L'église, ancien temple de Vénus, avait été construite en 326 à la demande d'Hélène, mère de l'empereur romain Constantin, sur le tombetalpiot1.jpglieu où fut enterré Jésus-Christ, selon la tradition.
Elle avait déjà été gravement endommagée à plusieurs reprises. D'abord par les Perses en 614, qui s'emparèrent de la "Vraie Croix" -reconquise par l'empereur Heraclius, après une guerre parfois appelée "première Croisade"-, puis par deux tremblements de terre, en 746 et 810 et aussi quelques incendies. Elle fut restaurée à plusieurs reprises, et agrandie.
En janvier 638, c'est la victoire des Arabes musulmans à Jérusalem. Le vieux patriarche chrétien Sophrone remet les clés de la ville au calife Omar, sommant ce dernier de se conduire en "pèlerin", non pas en "conquérant".

 


Les deux hommes se promenèrent longuement ensemble, selon les chroniqueurs de l'époque, et Omar, vainqueur sans combattre, décréta immédiatement la liberté religieuse pour les chrétiens, et pour les juifs.

 

 

Mais ce n'était pas sans contrepartie. Il fallait que ces fidèles, considérés comme "gens du Livre", se réclamant des mêmes origines abrahamiques, acceptent la "dhimmitude", c'est-à-dire qu'ils payent un impôt. Il leur était interdit de convertir les musulmans, et ils devaient renoncer à faire sonner les cloches.

 


Les Fatimides, descendants d'Ali, cousin et gendre du Prophète Mahomet, premier imam chiite, avaient conquis l'Egypte en juillet 969. Au départ, ils semblèrent bien disposés à l'égard des chrétiens, les intégrant même dans la haute administration. Un de leurs califes, Nizar el-Aziz Billah, épousa une femme chrétienne, et nomma lui-même le frère de cette dernière, tout simplement son beau-frère, Jérémie, Patriarche de Jérusalem, en 984.

 


C'est une époque de famine et les Byzantins multiplient les attaques contre les Fatimides en Syrie et Palestine. Hakim, calife en 996, parfois considéré comme un "génie" parfois comme un "fou", se met à persécuter les "dhimmis", accusés de tous les maux, surtout les chrétiens.

En 1002, le premier pape français Sylvestre II, grand mathématicien imprégné des savants musulmans qu'il admirait, lança un premier appel à la croisade: "Soldats du Christ, levez-vous, il faut combattre pour lui!", lança-t-il.

 


Cela fut sans suite immédiate. Fin août 1009, Hakim renforce la répression anti-chrétienne qui culminera avec la destruction du Saint-Sépulcre, le 18 octobre. Le toit du tombeau, taillé dans la roche, les murs est et ouest furent rasés, les énormes gravats épargnant les murs nord et sud. "Ils (les Fatimides) s'emparèrent de tous les meubles et détruisirent complètement l'église. Ils ne laissèrent que ce qu'ils ne parvenaient pas à détruire", narre l'historien Yahia Ibn Sa'id. Le Saint-Sépulcre fut restauré en 1048.
Le pape Serge IV ne bougea pas. Quant au patriarche de Jérusalem, il eut les yeux crevés et fut emmené prisonnier au Caire, où il mourut.

 


Il fallut attendre la prise de Jérusalem en 1078 par les Turcs Seldjoukides qui tentèrent d'interdire les pèlerinages des chrétiens occidentaux à Jérusalem pour que les Occidentaux décident de réagir.

 


Un autre pape français, Urbain II lance en novembre 1095, la première "Croisade", destinée en particulier à "reconquérir les lieux saints", en premier lieu Jérusalem et le Saint-Sépulcre.

A l'issue d'une bataille sans merci, qui vit périr par dizaines de milliers Musulmans, Juifs, mais aussi Croisés chrétiens, les clefs du Saint-Sépulcre furent remises le 15 juillet 1099 à Godefroy de Bouillon, descendant de Charlemagne.

 


Godefroy, tout comme Urbain II devait mourir peu après. Jérusalem est reconquise en 1187 par les musulmans emmenés par Saladin. Le Saint-Sépulcre, qui avait été presque totalement réaménagé par les Croisés, était épargné.

Siege_of_Acre.jpgLes Croisades, au nombre de neuf au total, s'achevèrent par une défaite définitive des Croisés avec la prise de Saint-Jean d'Acre en 1291.

 

 

Après le schisme de 0154, le fossé entre catholiques et orthodoxes était agrandi, d'autant que les Croisés avaient saccagé Constantinople en 1204......  

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*Jean-Michel Cadiot est un de mes amis, journaliste et écrivain. Il prépare actuellement un ouvrage sur les chrétiens d'Orient et a  publié notamment les ouvrages suivants :

  • Quand l'Irak entra en guerre (L'Harmattan, 1989)

     

  • Mitterrand et les communistes (Ramsay,1995)

     

  • Francisque Gay et les démocrates d'inspiration chrétienne (comprenant notamment une histoire du Sillon de Marc Sangnier, Salvator, 2006)
 
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