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11/08/2011

Les vraies causes de la crise de la dette publique ... et les faux discours démagogiques

Nicolas Dupont-Aignan vient d'écrire cette tribune intitulée "Les vraies causes de la crise de la dette publique".

Tout en étant de droite, il utilise les mêmes arguments que Marine Le Pen sur l'extrême droite et qu'Arnaud Montebourg (voir mon article) et Jean-Luc Mélenchon à gauche, contre la mondialisation, cause des délocalisations et donc des pertes d'emplois en France, et affirme la nécessité de sortir de l'UE et de l'euro, jugés responsables de la perte de compétitivité de la France, de l'industrie française. Il affirme ici également qu'ils sont la vraie cause de la crise de la dette publique. Or, si certains arguments et constats sont vrais, attirant l'adhésion et l'approbation du lecteur, l'argumentation est fallacieuse et la conclusion bien hâtive pour être crédible.

 

Une chose me paraît juste sur le fond dans cet article : "Plutôt que de se polariser sur les déficits budgétaires, on ferait mieux d’analyser les déficits extérieurs qui révèlent la fuite des emplois vers les pays émergents, et notamment la Chine."

Les médias ou les responsables politiques (à l'exception de François Bayrou) parlent rarement de la balance commerciale. Or cet instrument de mesure essentiel de la bonne santé de l’économie. Le déficit de la balance extérieure (importations > exportations), qui est le reflet d'un appauvrissement relatif de la France en production, expliquant lui-même une partie de la baisse de nos emplois. François Bayrou, dit dans cette intervention sur France Inter lundi 20 juin 2011 : « La thèse de la démondialisation exposée par les deux extrêmes est un mensonge. La seule question que nous devons nous poser, c'est comment la France peut-elle continuer à produire?' L’Allemagne montre qu’on peut parfaitement produire et exporter en étant un pays de la zone euro, et donc améliorer le niveau social du pays", a-t-il souligné. "Je plaide pour une France forte et productrice ! »

Mais le déficit commercial d'un pays ne doit pas être confondu avec son déficit public.
Le déficit public naît de la différence entre les recettes (impôts) et les dépenses de l'Etat. Il y a un lien entre les deux mais très indirect. Par exemple le Japon a pu être en excédent commercial extérieur et en même temps avoir un déficit public et une dette publique (>200% du PIB) qui elle-même est financée à 95% par les Japonais eux-mêmes (placement de l'épargne des fonds postaux).
La dette publique est alimentée par l'incrémentation du déficit public chaque année.
Un ralentissement de la croissance augmente le déficit public car diminue les recettes (fiscale) et augmente mécaniquement les dépenses (sociales).

Nicolas Dupont-Aignan déclare : "tout est fait pour culpabiliser les peuples et leur faire croire que ces déficits et cette dette s’expliquent par un excès de dépenses, une mauvaise gestion et une politique sociale trop généreuse. C’est un véritable mensonge qu’il faut dénoncer en expliquant que cette crise de la dette a d’autres causes bien plus profondes : les états développés sont avant tout confrontés aujourd’hui à un manque de recettes budgétaires et sociales lié à une mondialisation qui nivelle tout par le bas."

C'est aller un peu vite ... L'évolution de la fiscalité (baisse de 100 à 120 milliards d'euros des recettes fiscales annuelles depuis l'an 2000 dont 2/3 en diminution d'impôt comme en attestait  Gilles Carrez l'an dernier ) et la charge financière de la dette publique (équivalente à l'impôt sur le revenu, 50 milliards d'euros) sont bien plus responsables du déficit public ( presque 150 milliards d'euros en 2010 et plus de 100 milliards estimés pour 2011) que l'impact des délocalisations.

Beaucoup de points affirmés par Nicolas Dupont-Aignan sont faux ou approximatifs, passent allègrement d'un constat partiellement vrai (perte d'emplois dues aux délocalisations) à une conclusion abusive (sortir de l'euro car pertes d'emploi expliquées par délocalisations qui elles-mêmes sont dues à un euro cher et à une UE complaisante vis à vis d'une mondialisation sans frontières). Explications :

1- Les délocalisations n'expliquent que 13% des pertes d'emplois. D'après un document officiel du ministère de l’Economie et des Finances, « La désindustrialisation en France » : « En trente ans, environ 2 millions d’emplois industriels ont été détruits en France (1 913 500 entre 1980 et 2007). Cela représente 71 000 emplois détruits en moyenne chaque année, et un total de 36% des effectifs industriels ». Mais lorsqu’on lit ce rapport de Bercy, il est précisé que sur ces chiffres, seuls 13% des destructions d’emplois sont expliqués par les échanges internationaux, selon une approche comptable fondée sur le contenu en emplois des échanges. Ce taux étant plus élevé sur la période plus récente 2000-2007 (28%). 25% des destructions d’emplois étant dus à des transferts de l’industrie vers les services par externalisation (donc pas une destruction d’emploi au total) et 29% dus à des gains de productivité (65% sur la période 2000-2007).

2- Ce n'est pas l'euro qui est la cause du manque de compétitivité de la France. L'Allemagne, en excédent commercial, ne pâtit aucunement de l'euro. Entre 60 et 70% de nos échanges extérieurs sont d'ailleurs en euro, au sein de l'UE. L'euro a été un facteur de stabilisation et de protection contrairement à ce certains essaient de faire croire. En revanche, nous avons laissé filer des pans entiers de l'industrie française, par exemple dans la machine outil, l'électroménager et les biens d'équipement. Le même phénomène se passe avec l'agriculture face à la concurrence espagnole, qui pourtant est elle aussi en euro !). Les allemands ont su préserver leur industrie et leur tissu industriel, leurs PME, en se concentrant sur les produits sur lesquels ils sont très performants (machine outil et automobile) même s'ils sont chers et en euro.

3- une sortie de l'euro serait dramatique pour les finances publiques notamment parce que la dette publique est libellée en euro. Comme l'a averti François Bayrou dans ses récentes interventions, la sortie de l'euro avec un hypothétique retour au franc reviendrait à une dévaluation brutale avec une dette à rembourser en euro dont la valeur serait donc relativement accrue comparée à notre nouvelle monnaie, donc la dette ne serait pas dépréciée (ce qui n'est pas le cas pour une dévaluation monétaire avec une dette libellée dans cette même monnaie). La charge financière de la dette se verrait donc non seulement accrue par cet effet, mais aussi par une hausse très importante du taux d'intérêt sur les nouvelles émissions (pour notamment réémettre de la dette pour rembourser celle arrivant à échéance), à un taux 2 voir 3 fois plus élevé. La charge financière étant actuellement égale à l'impôt sur le revenu, un doublement signifie multiplication de l'IR par 2 pour payer cet accroissement de charge sans creuser encore le déficit ! Une sortie de l'euro n'est envisageable qu'en cas de faillite déclarée de la France, d'une incapacité déclarée à rembourser sa dette actuelle. Or une telle faillite serait la ruine de notre économie, de nos services publics, de notre système social, au détriment de tous et notamment des personnes les plus fragiles. Prôner une telle solution est IRRESPONSABLE.

Gardons-nous de ces faux discours démagogiques et simplistes. 2012 approche ... avec son cortège de faux discours et de fausses explications, d'impostures, de désignation de boucs émissaires. Comme le dit François Bayrou, il faut d'abord un discours de vérité : "Le choix politique qui est le nôtre, c'est de dire la vérité aux Français parce que seule la vérité est mobilisatrice et peut permettre le redressement. Partir de la vérité pour arriver à la volonté politique, c'est notre maxime, c'est notre choix".

27/06/2011

Le faux procès de l'Europe

Europe drapeau gonfle.jpgLes arguments ressassés par la gauche de la gauche antilibérale (de même d’ailleurs que par l’extrême droite et la droite souverainiste) pour justifier une nécessaire sortie de l’Union européenne, voire de l’euro, ou un dénigrement très virulent des institutions européennes, sont les suivants : la politique européenne est trop libérale, prône la priorité du libre-échange sur le reste, sur les considérations sociales (services publics, droit des travailleurs, …), aboutit au moins disant social en comprimant les salaires vers le bas (le Front national ajoute en prime le laxisme volontaire de l’Europe en termes d’immigration en vue de comprimer encore plus les salaires vers le bas par une concurrence accrue de main d’œuvre bon marché). De plus, cette Europe est une Europe construite par des élites contre les citoyens, élites constituant une oligarchie dominante, privant les nations de leur souveraineté nationale, alors que la nation est le lieu privilégié de la démocratie des peuples. Donc cette institution supranationale n’est pas démocratique. De plus, l’exemple du référendum de 2005 sur le traité de réforme constitutionnelle où le peuple a voté non, suivi en remplacement par un vote d’approbation par le Parlement du traité de Lisbonne, substitué à l’initial traité, constitue un argument supplémentaire pour dire tout le mépris affiché par nos dirigeants envers le peuple français.

 

Ce langage est qualifié de « populiste » car il prétend parler au nom du peuple dans l’intérêt de ce dernier. Le terme « populiste » évoque aussi dans le langage courant, d’une manière assez péjorative, une intention démagogique, c'est-à-dire l’intention de séduire, voire de manipuler le peuple, en lui délivrant un langage simple qu’il aime entendre, dans lequel il se reconnaît, qui s’accompagne souvent de la désignation de boucs émissaires (les élites, la classe politique dirigeante, les immigrés, …). Je me méfie de l’opprobre jeté facilement sur les personnalités politiques qui tiennent ce langage, car je pense qu’elles ne le font pas forcément dans une intention démagogique, calculée, simplement pour récolter des voix. Elles peuvent être sincères, qu’il s’agisse de Marine Le Pen, de Nicolas Dupont-Aignan ou de Jean-Luc Mélenchon. Utiliser ce terme pour les qualifier péjorativement dénote un mépris à l’égard des électeurs séduits par leurs idées, renforçant la méfiance ou l’agressivité de ces derniers, et ne les invitent pas à être attentifs à un discours alternatif démonstratif visant à expliquer pourquoi ces théories sont mensongères. Ecoutons-nous plutôt les uns les autres de manière apaisée et enrichissons le débat en argumentant sur le fond !

 

L’Europe, c’est un rassemblement de nations qui ne se substitue pas aux nations. C’est un niveau d’organisation propre à traiter des sujets internationaux que la nation ne peut et ne sait traiter seule (normalisation des échanges, projets communs, négociations internationales, monnaie commune, …). C’est un moyen et non une fin, c’est un outil, un contenant, et non une politique, un contenu. Si l’Europe a poursuivi une politique libérale de libre-échange et a trop fait primer la concurrence sur la protection de nos emplois et de nos services publics, c’est parce que les représentants de cette Europe, qui décident de la politique, parlementaires comme dirigeants du Conseil (ministres), ont décidé cette politique. Ces dirigeants ont été élus par les peuples d’Europe, démocratiquement, qu’il s’agisse des députés européens élus à la proportionnelle (système plus démocratique qu’en France) ou des gouvernements nationaux qui forment le Conseil européen et désignent les commissaires européens.

 

Il est donc abusif de prétendre que l’Europe s’est faite contre le peuple, déniant la démocratie. Ceux qui récusent l’Europe et les institutions européennes, donc le contenant, parce qu’ils ne sont pas d’accord avec la politique suivie par cette Europe, le contenu, commettent donc une erreur de jugement, de logique. Même le philosophe Michel Onfray est tombé dans ce piège (voir sa tribune pages 78-89 dans le journal Marianne n° 740 de cette semaine paru le 25 juin 2011), accusant le think-tank Terra Nova et les sociaux-démocrates qualifiés de « gauche de droite » : « Ceux-là font leur thèse hégélienne à souhait : pour en finir avec le pire, il faut accélérer le pire, c'est-à-dire ne pas se soucier du peuple, célébrer « l’identité nationale intégratoire » et accélérer ce sui nous conduit dans le mur : l’Europe, encore l’Europe, toujours l’Europe, encore plus d’Europe … Si j’étais Marine Le Pen, je ferais de ces intellectuels des membres d’honneur du Front national ».

 

Michel Onfray est-il à ce point aveugle ? Ne réalise-t-il pas que Marine Le Pen utilise justement les mêmes arguments sur l’Europe que lui, que la gauche de la gauche ? Ne se rend-il pas compte, lui philosophe, qu’il commet un paralogisme*, en désignant le contenant alors qu’il conteste le contenu, comme si l’on cassait les assiettes après un repas jugé pas à son goût, et de surcroît en accusant le chef de cuisine alors que c’est lui, le client, qui a choisi le menu ?

 

Il ne faut pas se tromper d’ennemi, ni de combat. La structure supranationale Europe est utile, indispensable dans la mondialisation. Elle ne remplace aucunement les nations, comme la nation ne remplace pas la région. Les institutions européennes sont affaiblies car la gouvernance n’a pas été au bout de la logique fédérale prévue initialement. On a fait l’Europe des marchés et une Europe monétaire sans gouvernance économique. Il n’y a pas eu suffisamment de contacts et de pédagogie auprès des citoyens européens, rendant cette Europe lointaine et incompréhensible. Souvent, pour mieux se défausser de leurs propres responsabilités, les dirigeants de pays européens désignent cette Europe et ses lois comme responsables des maux, alors qu’ils ont voté eux-mêmes les lois en question, oubliant de rappeler combien cette Europe et l’euro ont aussi protégé les citoyens d’autres fléaux : inflation, pouvoir d’achat, commerce extérieur (70% au sein de l’Union), combien la facilitation des exportations a développé l’emploi en parallèle de la facilitation des importations, qu’il serait dangereux (en dehors de mesures réciproques et équitables) de limiter les importations sans s’exposer à des mesures de rétorsion en retour sur nos exportations, donc sur nos emplois. Quant à la politique libérale, il appartient aux électeurs européens d’en changer démocratiquement s’ils jugent que cette politique ne tient plus. Ce fut d’ailleurs le gros défaut du traité constitutionnel, outre d’être incompréhensible, de mélanger du contenant (constitution, gouvernance) et du contenu (priorité aux marchés et à la concurrence). Mais cela doit se faire par le vote à l’élection présidentielle comme par le vote aux élections européennes sur un contenu de projet politique que l’on souhaite voir soutenu au niveau européen, plutôt que par un rejet de l’Europe en renversant la table !

* Un paralogisme est un raisonnement faux qui apparaît comme rigoureux, mais où le locuteur est de bonne foi, contrairement au sophisme pour lequel il y a une volonté de tromper. Le paralogisme est un antonyme de syllogisme. Dans la Critique de la raison pure, Kant a identifié les paralogismes comme étant des illusions de la raison.

 
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